Une ville intensément habitée

2012-06-07 17:10:16
Charles Barclay
Une ville intensément habitée

Ceux qui visitent la capitale cubaine parlent souvent de l’animation qui règne dans la ville et que personne ne puisse échapper à son atmosphère, charmante ou irritante, en fonction de la prédisposition et des attentes du touriste, dans une île caribéenne socialiste. Malgré la pénurie de biens matériels et des « progrès » auxquels nous sommes habitués en l’Occident (ou peut-être à cause de cela), la vie à Cuba se poursuit dans une sorte d’auto-concentration et de confiance joyeuses.

La structure même de La Havane dans un État socialiste constitue un paradoxe. Comment une ville qui renferme tant d’exemples spectaculaires de l’architecture du XVIe siècle jusqu’à nos jours, construits grâce au colonialisme espagnol, au capitalisme cubain, puis par une nouvelle et insidieuse modalité de colonisation économique de la part des États-Unis, peut-elle faire partie du nouvel ordre socialiste ? Les petits palais du XVIIe siècle, les immeubles d’habitation au style Art déco et les hôtels des années 50, ne constituent-ils pas par hasard un témoignage des mauvais traitements exercés contre le peuple de Cuba par une minorité nantie établie dans le pays, et par les forces d’exploitation depuis l’étranger ? Comment les Havanais actuels peuvent-ils habiter la ville avec tant d’insouciance et l’accepter avec tant de confiance et d’affection ?

La nouvelle appropiation de La Havane

Le gouvernement révolutionnaire n’avait aucun intérêt à démolir la belle ville, dont le contrôle avait été assumé dès 1959, compte tenu entre autres choses, du volume des ressources qu’exigerait la construction d’une « autre » Havane, des ressources dont on avait besoin pour introduire d’autres changements sociaux urgents. Il n’y aurait donc pas à Cuba une nouvelle architecture symbolique représentative du nationalisme cubain, comme cela s’est passé avec l’architecture fonctionnaliste/moderniste de la nouvelle République tchèque pendant l’entre deux guerres en opposition avec l’architecture du XIXe siècle de l’empire austro hongrois.

Bien au contraire, le gouvernement révolutionnaire a apporté une série de changements intelligents en ce qui concerne l’emploi de certains bâtiments et espaces déjà existants, ce qui lui a permis de « neutraliser » leur rapport avec le capital étranger tout en les mettant au service du peuple. Cela a débuté par l’appropriation de l’hôtel Habana Hilton, aujourd’hui Habana Libre, et sa transformation en état-major de la Révolution. L’immense surface blanche de la façade est devenue la toile de fond d’un énorme drapeau cubain qui, curieusement, y cadrait parfaitement. Une banque située dans un immeuble d’un grand nombre d’étages de Centro Habana a été transformée en hôpital pour le peuple et le terrain occupé par le country club, destiné à la nouvelle école nationale d’art. L’espace de récréation des riches est devenu la couveuse du talent créateur de la jeunesse du pays, une expérience qui n’a été développée que partiellement.

En général, les Cubains ont pris part à cette appropriation au niveau de la ville, notamment dans la Vieille Ville en ruine, où un bon nombre des édifications historiques étaient utilisées comme des entrepôts par des Cubains de classe moyenne qui venaient de construire des maisons magnifiques dans les quartiers résidentiels du Vedado et de Miramar. Un petit palais, construit pour abriter un aristocrate, sa famille et ses esclaves, pouvait loger une dizaine ou plus de familles cubaines ; les chambres à hauteur sous plafond élevée étaient ingénieusement loties pour créer un entresol et mieux exploiter ainsi l’espace.

La Vieille Ville dénombrait des quartiers humbles, comme celui de San Isidro, source importante de dockers et de travailleurs pour les industries connexes. Cependant, la zone était notamment occupée par des institutions financières et commerciales, peu soucieuses en général de la valeur historique des anciens bâtiments, ou qui se consacraient à la construction de nouvelles banques, grandiloquentes, ornées de nombreuses corniches au style nord-américain. Après la Révolution, un nombre jamais enregistré de personnes est venu habiter la Vieille-Havane, ce qui lui a conféré un caractère social unique.

L’ingéniosité et l’énergie avec lesquelles les Cubains ont réaménagé la ville pour mieux l’adapter à leurs besoins constituent les éléments les plus surprenants dans cette nouvelle occupation du centre historique de La Havane. Qu’il s’agisse de la construction de cloisons improvisés dans un ancien petit palais ; de la création d’un jardin potager dans un terrain vague ; de la transformation d’un bâtiment abandonné en ruines en atelier de réparation de « bicitaxis » [bicyclette aménagée pour prêter des services de taxi, N. du T.], de l’utilisation d’un balcon Art déco pour l’élevage de poussins ou de la transformation d’un entrepôt fermé en école de boxe du quartier, on trouve partout une sensibilité créative ad hoc qui semble s’emparer de la ville. Les Cubains sont devenus des maîtres dans la recherche de solutions aux problèmes de logement, d’emploi et de bien-être social (selon les Cubains c’est pour « résoudre »), face à un panorama économique incertain et aux privations causées par le blocus imposé par les États-Unis à l’île.

Cette sensibilité va souvent à rebours, d’une manière directe et surréaliste, de l’aspiration sociale exprimée par l’architecture fastueuse qui constitue sa toile de fond. La réutilisation des édifications anciennes se traduit fréquemment dans la transformation de l’ordre aristocratique visible dans la structure et la façade des immeubles. De petits palais conçus autrefois à des usages privatifs et pour tenir à distance la vie animée de la rue sont actuellement au cœur de cette vie ; les clubs sociaux exclusifs sont maintenant ouverts à tous et fonctionnent comme des écoles de danse ou de cercles sociaux. Et la réhabilitation de la structure de la ville menée à bien par le peuple a apporté une énergie positive, depuis le jeu des enfants dans un terrain vague jusqu’à la danse élégante des octogénaires dans le café du coin de la rue ou les propos galants adressés par les jeunes aux belles filles. La vie du quartier – palpable, tangible, présente dans les rues et sur les places – invite à y participer. Les hiérarchies sociales, les barrières raciales et les territoires réglementés par les différences de classe qui caractérisaient autrefois la ville sont tombés il y a très longtemps dans l’oubli.

Cette situation ne comble pas toujours les attentes des visiteurs qui estiment qu’il s’agit d’une ville chaotique et indéchiffrable et pour qui la discordance entre l’architecture aristocratique et l’occupation énergique est agaçante. Il ne faut pas oublier qu’il faut protéger la ville historique contre la détérioration, un problème toujours présent dans un climat tropical caractérisé par les vents chargés de sel provenant de l’Atlantique. L’historien de la ville, monsieur Eusebio Leal Spengler, qui a assumé la responsabilité de restaurer le centre historique de la ville (classé Patrimoine de l’humanité depuis 1982), a conçu une structure économique sous-tendant sa matérialisation.

L’équipe de Leal n’épargne pas d’efforts dans la restauration d’immeubles et d’espaces publics, tout en soutenant le développement social et communautaire de la Vieille Ville. On construit des équipements collectifs pour reloger les résidants qui doivent quitter temporairement leurs logements en raison des projets de restauration, alors que des cliniques, écoles et foyers du troisième âge font partie de grands ouvrages de réhabilitation. Suite à la fermeture des anciens ports et à la capacité limitée du secteur touristique d’offrir de nouveaux emplois, la création de nouveaux postes dans la zone devient un problème plus délicat. La Oficina del Historiador (Office de l’Historien), connue dans toute la Vieille Havane, encourage les efforts individuels et l’entraide au sein de la population à travers l’exécution de modestes projets de construction de la part des habitants avec l’aide des architectes et ouvriers de la construction de la Oficina del Historiador, qui aident les « amateurs » à améliorer et à agrandir leurs logements.

Des années durant, la Plaza Vieja (Vieille-Place) a fait office de parking souterrain, construit dans les années 40 avec des soupiraux inesthétiques. Suite aux travaux de réfection, la place a pratiquement récupéré sa splendeur d’hier grâce à une réplique de la fontaine originaire en tant qu’élément central.

La Oficina del Historiador se charge aussi d’inspirer et d’éduquer les Cubains résidant dans la Vieille Havane pour qu’ils apprennent à apprécier le patrimoine de leur pays et à participer volontiers aux travaux nécessaires à sa préservation. La Havane détient une longue histoire de fierté patriotique qui dépasse le simple auto panégyrique, à preuve la qualité exceptionnelle de ses monuments et espaces publics de toutes les époques. La fierté innée qu’éprouvent aujourd’hui les Havanais à l’égard de leur ville est renforcée par le sens d’appartenance que l’État socialiste leur a octroyé et par leur profonde appréciation d’un milieu si élégant. Y a-t-il par hasard quelqu’un qui ne serait pas séduit par la lumière rose de l’après-midi sur les rochers de la forteresse du Morro, par les reflets du soleil sur un arc en plein cintre d’un patio cubain à midi ou par le scintillement de la lumière dans l’eau lorsque les vagues déferlent sur le mur du « Malecon » (bord de mer) ?

Charles Barclay

Architecte de renom, a visité La Havane pour la première fois en 1993, en pleine Période spéciale, alors qu'Il venait de recevoir son diplôme d’architecte à Londres. Depuis, ses voyages l'ont mené sept fois de plus à La Havane. Lors de sa dernière visite, il a amené avec lui un groupe d’étudiants de son ancienne école d’architecture.

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