Voyager : l'utopie



Par Sofía D. Iglesias

S'il est une chose que désirent 99,9 % de la population cubaine, c'est bien de voyager. Ouvertement ou en secret, ils demandent à Dieu de leur offrir un visa et un billet d'avion. Dans l'espoir de voir leur vœu exaucé, il en est qui prient dans les églises catholiques tandis que d'autres ont recours à des marabouts pour trouver la voie. Certains vont d'un consulat à l'autre, sillonnent tout le quartier avec une valise vide chaque 31 décembre, cherchent l'amour ou l'amitié sur internet, font une demande de bourse, se lancent à la mer...

On dit que les interdictions, les refus ou les choses difficiles transforment les frustrations en rêves. C'est ce qui arrive aux Cubaines et aux Cubains quand il s'agit de prendre l'avion et de connaître d'autres régions du monde. Et ils désirent si ardemment monter dans « l’oiseau de fer » pour traverser n'importe quel océan ou flaque d'eau qu'ils finissent par voyager... jusqu'au diable vauvert.

Quand la possibilité d'un voyage se présente enfin à l'un des membres de la famille, c'est l'événement de l'année. De l'année ? Que dis-je : du siècle ! Tout le monde pense que le fait d'avoir quelqu'un "dehors" signera la fin des problèmes matériels et par conséquent des dépressions et autres maux de l'âme. Il faut dire que l'importance démesurée accordée à cette question suscite des inquiétudes, dresse les gens les uns contre les autres et les pousse à se donner des buts qui ne gagnent pas toujours à être poursuivis.

Les règles qui régissent la sortie du territoire national ont changé au cours du temps mais elles continuent à être strictes et les revenus de la population sont généralement faibles. Pourtant, que ce soit pour changer d'air ou pour émigrer définitivement, les Cubains, faisant appel à leur imagination, échafaudent les stratégies les plus surprenantes, des idées de périples, et s'engagent dans de folles entreprises.

Pour voyager, et c'est une évidence1, il faut d'abord disposer d'un passeport : un véritable casse-tête sachant que le coût de ce document s'élève à 100 CUC et que le salaire moyen à Cuba est de 20 CUC ! Malgré cela, de très nombreux Cubains obtiennent et conservent précieusement ce petit carnet bleu, comme si sa possession allait, comme par miracle, leur permettre d'aller, au moins, jusqu'au coin de la rue.

Les regards sont braqués sur les ambassades. Aux abords de celles-ci, surtout celles dont les conditions d'obtention de visa sont les moins strictes, on peut voir de longues queues pour les démarches consulaires. Et que dire des ambassades qui n'exigent pas de visa !

Avant, celles où l'on se pressait le plus étaient celles du Mexique et des États-Unis, surtout pour l’association à l'émigration définitive vers les États-Unis.

Si ces ambassades attirent les Cubains depuis longtemps, d'autres sont en vogue : l'Équateur a cédé la place au Panama et au Guyana.

Résultat de cette volonté tenace de parcourir le monde : on trouve des Cubains dans les endroits les plus insolites. Là où on imagine le moins, là où il n'existe aucune coutume semblable aux nôtres : en Alaska, en Mongolie, en Ouzbékistan, en Australie, en Finlande...

Que cherchons-nous en partant à l'étranger ? En partie la même chose que les habitants de n'importe quel pays : vivre de nouvelles expériences, voir du pays... Cependant, les voyages des Cubains se résument en un mot qui court sur toutes les lèvres à Cuba : « luchar » (lutter).

On sort du pays pour rapporter de l'argent ou des vêtements (entre autres produits) que l'on revend à Cuba, pour trouver un homme ou une femme disposé à se marier, pour se faire des amis, pour chercher un emploi.... mais aussi pour découvrir le monde, pour goûter à de nouvelles expériences, pour vivre. Tout cela en même temps.

Ce qu'il y a de tragique dans le voyage, indiscutablement, c'est de prendre la responsabilité de rester ou de revenir. En raison des entraves légales ou financières qui empêchent des milliers de personnes de franchir les frontières nationales, le membre de la famille ou du groupe d'amis qui y parvient devient un modèle. Il doit assumer la lourde responsabilité de prendre la décision la plus judicieuse pour répondre aux attentes des autres, pas toujours en accord avec ses propres désirs. Et quand il revient, on le regarde avec d'autres yeux.

Pire encore, nombre de ceux qui ont voyagé se croient supérieurs. Parce que cette impossibilité, frustrante, qui empêche la plupart des Cubains de voyager (non pas vers les grandes capitales ou les stations balnéaires comme le font les nantis), crée une distinction entre les personnes. Elle nous relègue hors d'une réalité non rêvée, qui existe vraiment.

À Cuba, voyager, aussi risible que cela puisse paraître et aussi triste que cela soit, est une utopie. L'utopie des rêveurs et de ceux qui ont les pieds sur terre. Pour leur 15e anniversaire, les filles commencent à demander des voyages. Les jeunes diplômés de l'université veulent voyager pour réaliser leurs aspirations. Les anciens veulent voir un autre monde avant de mourir...

Note du traducteur :

1 : En effet, par voyager (viajar), les Cubains entendent en réalité « voyager à l'étranger ».

Traduction: F. Buzzy