Yunior, prof à l'alliance française

raconte l'histoire de son grand-père haïtien



Jeudi 2 novembre 2017. La date à peine inscrite sur le tableau, le silence se fait dans la salle de classe de l'Alliance française de La Havane. Deux heures durant, on s'applique à prononcer, on répète, on s'exclame, on rit parfois, on écoute toujours, pendus aux lèvres du jeune enseignant. « Les ficelles du métier » me glisse en sortant ce jeune professeur originaire de la ville de Guantanamo.

Assis dans le patio de l'Alliance, au cœur du quartier du Vedado, c'est évidemment en français que je m'entretiens avec Yunior. Il me raconte l'histoire de son grand-père haïtien, qui a traversé le passage du Vent pour s'installer dans l’est de Cuba, à Yateras, un village de la province de Guantanamo.

Yunior a hérité de ses aïeux sa peau d'ébène, un nom de famille français, mais surtout une culture. « J'ai toujours entendu le créole haïtien à la maison. » Cet environnement bilingue et biculturel a indirectement été à l'origine de sa vocation, reconnaît Yunior. « Ce qui m'attire dans une langue, précise-t-il, ce sont les sonorités. Enfant, je m'amusais déjà à parler espagnol avec l'accent français » se souvient le jeune enseignant.

Au terme de son service militaire, Yunior se lance dans des études de droit, à distance. Parallèlement, il prend des cours de français à l'école de langues de Guantanamo, mais au bout de quelques mois, le seul professeur de français quitte l'école. Qu'à cela ne tienne : « La seule possibilité pour continuer mes études de français, c'était l'Alliance française de Santiago de Cuba. J’y allais chaque samedi. Une véritable odyssée, ces voyages en bus ! » Il décroche en deux ans son diplôme DELF B1.

Sa licence de droit en poche, il préfère se tourner vers l'enseignement du français, c'était il y a six ans... Le nouveau professeur de l'école de Guantanamo, c'est lui ! « Il n'y avait toujours pas de prof, alors j'ai été embauché » m'explique-t-il, avant d'ajouter, malicieux : « Au pays des aveugles, les borgnes sont rois. »

Comme pour de nombreux jeunes de province, la capitale représente pour Yunior la promesse d'une vie meilleure, et après avoir enseigné un an à Guantanamo, il émigre à La Havane où vit sa tante.

Il y poursuit ses études de français, se lance dans les cours particuliers, prépare les étudiants aux épreuves internationales, enseigne dans une école privée à Centro Habana... La concurrence est rude, Yunior ressent un certain déclassement mais il ne baisse pas les bras : « Le fait de voir mes élèves progresser m'a encouragé à aller de l'avant. » Entre temps, il s'est installé à Minas, un village dans l'est de La Havane où il a acheté une petite maison : « Ce n'est pas le grand luxe, mais c'est la mienne. » Quand je l'interroge sur le niveau de vie d'un enseignant, Yunior, optimiste, m'assure qu'il a vu des temps plus difficiles. L'adaptation à la capitale s'est faite sans écueil, mais le cœur du jeune homme est resté à Guantanamo : « En fait, le plus dur, c'est d'avoir ma famille loin », me confie-t-il.

En 2014, il intègre la formation initiale de professeurs de l'Alliance française de La Havane et commence à travailler avec deux groupes d'ados.

Deux ans plus tard, on lui propose de rejoindre un projet de quartier à Ampliación de Marbella, sur les hauteurs de Guanabo, à l'est de La Havane : « Il s'agit d'enseigner le français à des gens qui n'ont pas forcément la possibilité d'aller régulièrement à La Havane. » Au regard de son vécu, on comprend que le jeune homme ait aussitôt relevé le défi : « J'ai un groupe très hétérogène, en termes d'âge, cela va de treize à soixante-neuf ans, et de parcours professionnel, de niveau culturel. J'ai des femmes au foyer, des étudiants... Il faut s'adapter en permanence mais c'est très stimulant, et l'ambiance est toujours conviviale. » Chez ses élèves, du moins chez ceux que j'ai rencontrés, Yunior a rapidement fait l'unanimité. Pour sa compétence, certes, pour sa bonne humeur contagieuse, sans doute, mais son déhanché qui créé l'émoi à chaque soirée organisée dans la petite école du village y est aussi pour quelque chose.

Il y a quelques mois, Yunior a obtenu son diplôme de professeur de l'Alliance française, où il enseigne désormais chez les adultes. Une véritable consécration pour ce self-made-man à la cubaine qui n'oublie pas d'où il vient. Alors, un parcours sans fautes ? « La vie, c'est comme les langues étrangères, philosophe-t-il, on commet des erreurs, ce qui compte c'est de les corriger. » La sonnerie retentit, le professeur se lève, attrape sa sacoche et me lance : « J'ai cours dans cinq minutes. Ici, la ponctualité est française... enfin, suisse ! À bientôt ! »