|
« [...] les Cubains essayent de montrer au monde que la coquetterie fait partie de leur identité nationale. »
|
Mannequin cubaine (Photo: Photocuba)
|
|
Par Boris Leonardo Caro
Cuba se trouve souvent hors des circuits glamour de la mode internationale. Bien qu’il y ait régulièrement des défilés de mode organisés à La Havane et que quelques couturiers jouissent d’une reconnaissance hors de l’Île, l’isolement économique du pays a aussi eu un impact fort sur l’industrie de la haute couture.
En marge des tendances parisiennes ou new-yorkaises, relayées dans les revues, films et programmes télévisés piratés, les Cubains essayent de montrer au monde que la coquetterie fait partie de leur identité nationale. Malheureusement, les boutiques locales n’offrent pas toujours des vêtements de bon goût dans leurs vitrines, alimentées par des producteurs nationaux et quelques importations extérieures. Certaines boutiques font exception en offrant des marques internationalement reconnues comme Mango ou Giorgio dont les prix défient l’économie quotidienne.
|
« Les femmes cubaines ont suivi des tendances plus légères [...] »
|
Défilé de mode (Photo: Photocuba)
|
|
Les Créoles à la mode parisienne
À l’inverse de nombreux pays d’Amérique, il n’existe pas de costume traditionnel hérité d’une culture indigène à Cuba. Cela s’explique par la rapidité de l’extermination des aborigènes. Le vêtement national,
la guayabera, est né dans la campagne cubaine, créé par les agriculteurs eux-mêmes qui souhaitaient une tenue de travail plus agréable.
Le développement d’une mode cubaine s’explique en partie par le souhait des Créoles de se différencier des colonisateurs espagnols. Ce processus, commencé au XIXème siècle, a contribué à la formation de la nation cubaine qui s’émancipa de l’empire espagnol en 1898.
À défaut d’autres références, les mondains se sont habillés en accord avec la mode des salons madrilènes, londoniens ou parisiens. L’imitation de ces modèles provoqua de nombreux désagréments chez les Cubains qui devaient lutter contre la chaleur des tropiques. Les écharpes, gilets et jaquettes fabriqués en laine faisaient souffrir les messieurs élégants. Les manteaux, fracs et redingotes suivaient attentivement les modes françaises et anglaises aussi bien dans leur forme que dans leur coupe. Ce n’est que plus tard que le coutil, plus adapté au climat de l’archipel, s’est imposé à Cuba.
Les femmes cubaines ont suivi des tendances plus légères, comme celles dominant la période du Directoire français où la désinvolture de l’antiquité classique est revenue à la mode. Les coiffures se sont simplifiées, le chapeau a été banni, le vêtement ample est devenu de rigueur en journée et les tissus blancs, cousus et brodés de façon artisanale ont conduit les Cubaines à se différencier des Espagnoles.
Les Noirs et Mulâtres libres utilisaient aussi beaucoup l’habillement pour se différencier. La chroniqueuse suédoise Fredrika Bremer nous l’explique : « les dames mulâtresses se distinguaient particulièrement par leur extravagance : des fleurs et des accessoires brillants ornaient leurs cheveux et leur poitrine. Elles en faisaient l’étalage tel un paon orgueilleux ».
L’utilisation d’accessoires très brillants répondait à une double nécessité : maintenir les anciennes coutumes héritées des ancêtres africains tout en imitant l’ostentation caractéristique des blancs.
|
« Les Cubains d’aujourd’hui s’habillent comme ils peuvent [...] »
|
Mannequin cubain (Photo: Photocuba)
|
|
La longue histoire du Paraître
Aujourd’hui, quand les parents et grands-parents vocifèrent contre la « mode des jeunes », ils croient que c’est un phénomène récent d’une jeunesse du XXIème siècle, globalisée et aux idées folles. Mais ils se trompent complètement.
La presse cubaine de la fin du XVIIIème et du XIXème siècle dédia plusieurs articles aux coutumes de la population locale. La « fièvre » des Havanais pour
l’ostentation et l’apparence préoccupait alors de nombreux journalistes. D’illustres écrivains tels que José Agustín Caballero ou le poète Manuel de Zequeira se sont interrogés sur le désir croissant de richesse et d’opulence, flagrant dans l’intérêt excessif mis sur l’image et provoquant un abandon des vertus. On parlait alors de « crise de valeurs », expression la plus répétée dans les médias cubains durant les deux dernières décennies ;
Les Cubains d’aujourd’hui s’habillent comme ils peuvent selon leurs moyens économiques. Dans certains magasins en pesos convertibles (CUC), un pantalon peut coûter plus cher que le salaire moyen mensuel. C’est pourquoi beaucoup se rabattent sur les magasins de « vêtements recyclés » où sont vendus à bas prix des articles de seconde ou troisième main.
Les musiciens populaires, salseros et
reguetoneros, copient leurs confrères portoricains ou dominicains avec des chaines et des dents en or, des bracelets, des montres taille XXL et des lunettes RayBan… Certains appellent cela « la spéculation de La Havane ». Derrière eux suivent une foule d’adolescents.
Il existe toutefois une mode « latino-américaine » nourrie par les jeunes intellectuels, les snobs ou les existentialistes : la mode « rasta » de la Jamaïque de Bob Marley importée par les émigrants orientaux, la mode « émo » où le maquillage sombre et les coiffures au style de manga japonais sont de rigueur ou encore la mode « miky » avec des tennis Converse. Les couleurs et les formes se mélangent d’une telle façon qu’il est difficile de conclure à une mode cubaine unique.
Bien sûr les touristes continuent à acheter les guayabera ou d’autres vêtements tissés à la main comme ils écoutent la musique du
Buena Vista Social Club telle une carte postale de Cuba qu’ils emportent chez eux. Mais qu’en est-il du Cuba réel ? Ça, c’est une autre histoire.