Boti, notre poète inconnu

2012-10-03 20:49:30
Leonardo Padura Fuentes
Boti, notre poète inconnu

Dans la maison de Guantanamo où est né et où a écrit l'auteur d’Arabescos mentales, toute sa production lyrique, critique et historiographique postérieur à 1930 est conservée inédite.  

I

En 1930, comme une huître magnifique capable des plus incroyables sacrifices, le poète Regino E. Boti a fermé sa communication extérieure avec le monde des lettres. Il s’était blasé d'un milieu fat, hostile à la poésie et à la beauté, ennemi de l'art et de l'homme.

Quelques années avant, Boti confessait à son ami José Manuel Poveda, lui aussi poète de cette région orientale : « Il n'y a rien de plus écœurant que la politique cubaine [...] José Miguel est un voleur et Menocal un idiot. Zayas un zéro à gauche. Une horreur. J’avoue une fois de plus que j'ai du dégoût pour mon pays et pour ses hommes publics et pour tous les organismes officiels, je fuis tant d'infection… ». Au fil du temps et des successives frustrations nationales, Boti est entré dans une crise définitive avec cette société, réalisant un déchirant renoncement de résonances que seul un créateur peut sentir dans toute sa dimension : refuser d'écrire pour ses contemporains, oublier les éditions de livres et de revues, plonger les vers dans la solitude décourageante de manuscrits sans futur.

La publication de Kindergarten, durant cette même année 1930, a été le dernier signal visible de vie artistique qu’a donné Regino E. Boti. En cette époque il était déjà un écrivain singulier, bien établi en première ligne de la poésie cubaine, grâce à des livres tels que Arabescos mentales (1913) – qui, selon Cintio Vitier, a nouvellement mit en marche notre lyrique, détenue avec la mort de Martí et de Casal lors de la dernière décennie du XIXème siècle –, El mar y la montaña (1921) et La torre del silencio (1927) ; mais il est aussi le biographe de Guillermón Moncada, l'historien de son Guantánamo natal, le spécialiste de Martí, de Darío et de la Avellaneda, de La nouvelle poésie à Cuba, qu’il a salué avec enthousiasme.  

Il est, sans objection, une des voix les plus personnelles et exquises de la littérature nationale, un poète vivant et en constante et ascendante évolution.

En cette année 1984, vingt-cinq ans après la mort de ce fin et rarissime talent, Regino E. Boti est encore un écrivain de transcendance reconnue dans notre processus littéraire… Cependant, c'est le poète le plus méconnu de Cuba.

II

Quand on entre dans la maison située au numéro 5 de la rue Viscay (aujourd'hui nº 405 de la rue Bernabé Varona), on sent un air qui s’agite, réservé, il nous entoure et nous susurre que l’on pourra peut-être découvrir un mystère. Cette maison, où vit aujourd'hui la docteur Florentina Boti, une femme simplement extraordinaire et captivante, ayant bon cœur et d’un parlé tranchant – héritière, sans doute, de son père –, est le nid où demeure, encore vivant et pour toujours, le fantôme de la poésie de Regino E. Boti.  

Le poète est né dans cette maison construite vers le milieu du XIXème siècle. Son premier propriétaire, le violent Barcelonais d'ascendance italienne Gaudencio Boti, était arrivé à Cuba très jeune, avec deux « t » dans son nom de famille et du même nom que le peintre italien né à Brescia en 1698, mort, soixante-dix-sept ans plus tard, subitement, le pinceau à la main et enterré à Santo Domingo dans le caveau familial, un des plus insignes de Brescia. Ce Gaudencio Botti, partisan de Berghem, paraît être le génie tutélaire qui s’est réincarné dans les aquarelles du son probable aïeul, le poète Regino E. Boti. .

Le Barcelonais Gaudencio Boti – qui a supprimé un « t » de son nom de famille pour éviter des confusions dans les documents légaux – s'est établi à Guantánamo pour travailler à l’Arché y Compañia, une société qui, en se désintégrant, lui a cédé trois caballerías de terre et un certain capital en liquide. Immédiatement, Gaudencio Boti décide de faire de l’argent : il commence à vendre des provisions et des marchandises aux contrebandiers dans la région de Novaliche, trompant le ferré colonialisme espagnol et accumulant, en peu de temps, la fortune qui lui a permis de construire la plus fastueuse résidence de la rachitique ville de Guantánamo.

De son mariage avec María Gregoria Morales y Alcaráz, naît Regino Boti Morales, qui à son tour, marié avec Florentina Barreiro, a un fils en 1878 : Regino E. Boti.

III

En 1930 Regino E. Boti était un poète qui jouissait de sa pleine maturité créative. Entre Arabescos mentales (1913) et Kindergarten (1930), il y a toute une évolution poétique qui n’a pas pu être interrompue malgré la dure mais artificielle décision de renoncer aux publications.

Alors que son premier recueil de poème est l'oeuvre d’un moderniste tardif, dans la variante du rubendarismo – auquel, peut-être, il a extrait ses dernières essences utiles –, ses deux volumes suivants, El mar y la montaña et La torre del silencio, montrent déjà un poète étranger à la copieuse adjectivation d'Arabescos…, ami des miniatures, connaisseur des possibilités de l'image. Comme l’a si bien signalé Roberto Fernández Retamar (qui a écrit, en 1958, que la poésie de Boti a été pour notre pays, un des quelques bonheurs de son temps), ces œuvres dévoilent un poète sec, concentré, qui essaye un lyrique d’une simplicité rigoureuse, d’une indubitable résonance martiana. Boti s'est retourné vers l'intimité familiale, le captage de l’immédiat, vers le paysage de Guantánamo, attrapé entre la mer et la montagne.

Toutefois, ses deux derniers livres publiés montrent un autre nouveau poète : un écrivain qui, vivant et vital, commence à se valoir de la révolutionnaire esthétique d’avant-garde, adoptée à Cuba dans cette décennie des années vingt. Kodak-Ensueño (1929) – une dichotomie entre l’objectif et l’imaginaire – est sa particulière, bien que méfiante entrée, chez les Avant-gardistes, avec lesquels il s’est toujours maintenu, depuis une position particulière, remarquée dans son livre suivant, Kindergarten, où il déforme l'image et le langage à la recherche de fins satiriques, d’une très fine moquerie. On peut dire avec raison que c'est le poète de sa génération le plus dynamique de Cuba, et des plus ambitieux du continent.

Qu’arrive-t-il alors avec sa production postérieure à 1930 ? C’est le plus grand mystère qui, par chance, vit encore entre les murs de la demeure du numéro 5 de la rue Viscay. Parce que Boti, possesseur d'un rare et en rien tropical sens de la transcendance, a laissé annotés, datés, feuillés et empaquetés tous les papiers que sa plume a ennobli depuis 1930 jusqu'au jour de sa mort en 1958, avec son pistolet sous l'oreiller.

IV

L'aile droite de la maison de la rue Viscay était la bibliothèque et la salle d'étude de Boti. Là il se réfugiait, d'abord, des sept sœurs célibataires qui perturbaient la maison ; ensuite, des interminables cas juridiques et des classes monotones de l'Institut ; là, sûrement,  comme un chasseur furtif, il introduisait les pièces attrapées dans la noble chasse de hauteur de la galanterie.

Là, quand on entre, on sent la même et traître émotion qui provoquent les bons poèmes, ces sporadiques estocades qui nous parviennent jusqu’au cœur.

Ici, enveloppées dans l’odeur des vieux papiers agréables aux insectes et aux bibliophiles, se trouvent les quatre cent aquarelles laissées par le poète – et qui sont un chaleureux tribut à Cézanne, à l'impressionnisme, à Guantánamo, à la nature cubaine, à l'air tranquille de Baracoa… Cette oeuvre, pratiquement inconnue et jamais étudiée, sera certainement capable de transformer les jugements que l’on a de la poésie de Boti : ces images subjectives, imprégnées d’une lumière estompée, feront apparaître une nouvelle lumière, sa lumière, sur les vers du peintre.

Il y a une collection de cinquante mille revues nationales, provinciales et municipales dont un grand nombre ne sont pas présentes dans aucune bibliothèque du pays et qui seront des éléments indispensables dans l'étude de la bibliographie cubaine.

En plus, on trouve précieusement reliés, tous les poèmes que Boti a écrits pendant les trente dernières années de sa vie, y compris les prometteuses Elegías qu’il a dédiées, à partir de 1954, à l’âge de soixante-seize ans, à la mémoire de sa fille Caridad Mariana, décédée en plein jeunesse ; sa thèse sur le poète Garcilaso de la Vega, écrite à l’âge de soixante-huit ans, quand il étudia la Philosophie et les Lettres à l'Université de La Havane ; son investigation  sur Edgar Alan Poe, pour laquelle il est allé expressément aux Etats-Unis à la recherche d’une meilleure information ; l'étude (incomplète, mais nécessairement révélatrice) La genética en la poesía de José Martí ; son essai La costumbre en el derecho civil ; une nouvelle histoire de Guantánamo ; son journal intime et toute sa correspondance avec des personnalités, mineures et majeures, de la littérature nationale, entre ces derniers Guillén et Marinello, et des milliers d’autres papiers, sans compter les vingt mille livres de sa bibliothèque, beaucoup d'entre eux annotés par la fine calligraphie du poète.

Là est le mystère de Regino E. Boti.

V

Regino E. Boti est mort en 1958, dans l'antichambre d'une nouvelle époque qui a ennobli le pays, l'homme, la beauté, la poésie. Pour seulement quelques mois Boti n'a pas pu jouir de la joie du triomphe et connaître l’aurore de l'époque avec laquelle – on ne peut pas en douter – il se serait uni rapidement.

Mais maintenant, à sa place, peuvent le faire sa poésie, sa bibliothèque, ses essais et ses réflexions. L'ancienne demeure du numéro 5 de Viscay, en plein cœur de Guantánamo, attend un meilleur destin. Il ne serait pas insensé de penser que l'éternelle logis du poète puisse se transformer, le plus tôt possible, non seulement en un rigide musée – auquel on pourrait dédier l'aile droite de la vaste demeure. À mon avis, le Guantánamo que Boti a voulu et a reflété dans sa poésie peut jouir, dans ces locaux d’une indescriptible beauté, d'un centre culturel dédié à son plus grand poète et à toute la lyrique nationale. Un centre qui contribuerait à l'étude de notre poésie, à la réanimation culturelle de Guantanamo et qui permettrait que Regino E. Boti cesse d'être le poète le plus méconnu de Cuba.

Sources, Leonardo Padura : Boti, nuestro poeta desconocido. Dans la revue Revolución y cultura, Nº 11, novembre 1984. p 38 - 41.

Cuba Autrement

« Cuba Autrement » est ce qu’on appelle dans le jargon un « réceptif », un spécialiste de la destination représenté à Cuba, en France et au Canada. Installés à La Havane depuis 1996, nous bénéficions d’un contrat d’association avec différentes agence réceptives locales, ce qui nous a permis de développer une toute une gamme de produits qui nous sont propres. Nos nombreux voyages à thèmes permettent la découverte de Cuba… Autrement, d’un point de vue avant tout culturel. Cuba « Autrement » s’attache principalement à faire découvrir une société hors du commun, un pays qui nage à contre-courant d’une mondialisation annoncée, pour le meilleur et pour le pire.

Cuba et les cubains constituent une expérience extraordinaire, un cas unique qui peut se vanter de certains succès, sans oublier néanmoins ses erreurs, et qui relativise notre perception de la société actuelle. L'éducation, la discipline, la gentillesse, mais aussi le caractère nonchalant, la façon de vivre en priorité le moment présent, et le tout sous un climat tropical, façonnent l'ambiance qui retiendra l'attention du visiteur intéressé par la découverte culturelle.

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