Cuba, le « réel merveilleux » ?

2012-08-27 22:22:08
David E. Suárez
Cuba, le « réel merveilleux » ?

 Photo: Marco Vasco

  Le romancier cubain Alejo Carpentier (1904-1980) est aujourd’hui considéré comme l’un des écrivains hispanophones les plus importants du XXème siècle. Il est connu pour son roman, Le royaume de ce monde (1949). Ce dernier est un roman historique qui se déroule à la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème dont l’intrigue principale est la Révolution Haïtienne. L’écriture de ce livre a permis à Alejo Carpentier d’explorer une nouvelle dimension de la réalité caribéenne. C’est à partir de ces recherches qu’il développa son célèbre concept du « réel merveilleux » qui devient rapidement populaire dans toute l’Amérique latine.

    Qu'est-ce qu'est le "réel merveilleux" ? C’est l’essence de la vie quotidienne de cette partie du monde où le regard extérieur découvre des choses si incroyable, si "exotiques" qu’on pourrait les assimiler à des miracles. L’Amérique latine serait le site où la frontière entre la réalité et la fiction se rassemble. Où la réalité devient surréaliste.

  Quelques années plus tard, Gabriel Garcia Marquez a poussé encore plus loin la perspective de Carpentier par l’écriture de son roman à succès Cent ans de solitude. Le « réel merveilleux » est devenu un réalisme magique, un nouveau prisme européen de la découverte de l’Amérique latine.


La merveilleuse réalité cubaine

  Il est intéressant de regarder comment a évolué le concept de Carpentier durant ces dernières années. Aujourd’hui, à la télévision nationale, on peut voir fréquemment des spots à portée artistique. Par exemple, on montre des photos en noir et blanc d’enfants pieds nus, mal habillés, jouant dans les rues avec leurs chivichanas (sorte de patins artisanaux) avec des constructions en ruine comme une trame de fond. À la fin de la séquence, une inscription apparaît à l’écran : « Cuba, le réel merveilleux ». Tout est là! Tout n’est que pure illusion ! En fait, le message véhiculé est probablement que ces enfants pauvres, dont les parents n’ont pas les moyens de leur acheter des vêtements ou de vrais patins, vivent et jouent dans des cuarterías et sont heureux comme cela. Même si leur paysage quotidien est misérable, ils gardent l’espoir en représentant Cuba, le pays de l’espérance.

   Le « réel merveilleux » a servi pendant longtemps à cacher le sous-développement et le chaos politique latino-américain aux yeux du monde en le montrant pittoresque et exotique. Ce processus survit encore aujourd’hui à Cuba, afin certainement d’exalter le bonheur révolutionnaire. De plus, on prétend maquiller tous les désagréments de la réalité cubaine grâce à l’adjectif « merveilleux ».

  L’industrie touristique est particulièrement friande de ces clichés pour attirer un maximum de touristes à la recherche d’exotisme sur l’Île de Cuba. Les autorités utilisent aussi ce genre d’embellissement pour séduire la gauche européenne. Depuis les années 90, le réel merveilleux a été empaqueté et vendu sous de multiples formes : cartes postales, annonces publicitaires, films… Cette propagande nationaliste, parfois très subtile, nous parle du miracle de pouvoir vivre à Cuba, du bonheur socialiste, de notre capacité à voler comme des papillons au-dessus des manques quotidiens, de la misère et des mésaventures habituelles. Et le visiteur ingénu retourne chez lui, sur le Vieux Continent, peut-être en France, et retrouve son confort quotidien de consommateur et de citoyen libre. Ensuite, il raconte avec admiration à son entourage : « C’est incroyable! Les Cubains ont un tas de problèmes, mais ils gardent une vitalité et un enthousiasme incroyables. Quelle créativité au milieu du désastre! Quel pays merveilleux ! ». Cette vision, sans le savoir, n’est qu’un panorama distillé et expurgé de l’Île de Cuba. Le « réel merveilleux » entraîne un processus où le silence et l'effacement sont nécessaires. Tous ceux qui s’y opposent sont éconduits. L’État cubain a mis en œuvre, avec succès, l’héritage d’Alejo Carpentier. Mais, ce processus est de plus en plus couteux socialement et financièrement.

 La réalité se doit d’être mise à nue. Quant au « réel merveilleux », il doit se retrouver dans les livres d'histoire de la littérature et non dans ceux d’histoire des sociétés.


Habana XXI

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