Être journaliste indépendant à Cuba

2019-10-04 21:07:07
Berta Reventós
Être journaliste indépendant à Cuba

L'entreprenariat, devenu à la mode ces dernières années dans le monde capitaliste, fonctionne d'une autre façon à Cuba. Mettre en place un business ou un projet n'est devenu possible que récemment, avec quelques difficultés supplémentaires que dans les économies de libre marché.

Le Web magazine AM:PM témoigne de cet esprit jeune et entrepreneur. Il y a plus d'un an cette équipe de 10 personnes a lancé ce projet dans le but de devenir un espace de journalisme de référence dans le secteur musical à Cuba. Cubanía a rencontré son directeur, Rafa G. Escalona, « periodista con papeles » (c'est-à-dire, indépendant mais licencié), comme il se présente sur Twitter, et passionné de musique.


Nous nous trouvons dans leurs locaux, dans un appartement du Vedado havanais : les murs sont tapissés d'affiches de groupes, il y a plusieurs personnes travaillant sur leurs ordinateurs connectés à un réseau Wifi personnel (encore difficile d'accès aux habitants de l'île), le café fraîchement préparé embaume la pièce. Malgré la confiance et l'amour que Rafa ressent pour son projet, il reconnaît que « si la création de n'importe quel média, où que ce soit dans le monde, est un saut dans le vide, à Cuba c'est carrément suicidaire ».

Un Rolling Stone dans les Caraïbes…


Rafa définit le webzine comme « plus qu'un magazine, mais surtout un magazine dédié à la musique à Cuba ». Il souligne qu'on y parle non seulement de la musique cubaine ou faite à Cuba -bien que ce soit la majeure partie de son contenu- mais aussi de tout phénomène musical qui a un impact dans l'île. « Nous sommes sûrement aujourd'hui le seul espace dédié exclusivement à la musique populaire et avec un sens journalistique sur la musique à Cuba ». Rafa considère aussi AM:PM comme « plus qu'un magazine » parce que « nous sommes dans l'ère de la multi plateforme et le point de départ de notre travail c'est le site Web, puis les réseaux sociaux, YouTube, ce n'est pas un magazine fermé, hebdomadaire », mais ils proposent quand même un PDF trimestriel inclus dans le paquete semanal, une sélection de contenus multimédias qui circulent chaque semaine dans l'île.

Rafa dans l'appartement du Vedado qui sert comme bureau du magazine. Photo: Cubanía.

Officiellement, le site Web est né le 28 juin 2018, mais « c'est le fruit d'un travail plus important », dont l'idée avait déjà germé dans la tête de Rafa dès l'université: « j'ai toujours rigolé avec des amis sur l'idée de faire un Rolling Stone dans les Caraïbes ». C'est alors que Rafa croise le chemin de Darsi Fernández et de Yoana Grass, deux avocates avec une longue carrière dans l'industrie de la musique à Cuba. « Avec elles nous avons organisé un évènement annuel appelé AM:PM, América Por Su Música (AM:PM, L'Amérique pour sa musique), une rencontre régionale sur ce secteur qui s'intéresse à chaque fois à un sujet différent ». Cette année, elle a eu lieu en juin et portait sur le marketing musical.

En travaillant ensemble, ils se sont aperçus « qu'à Cuba, il n'y a pas d'espace qui soit systématiquement dédié à traiter, d'un point de vue journalistique, des thèmes en lien avec la musique ». C'est pour cela que l'autre projet de Rafa a cessé d'exister le laissant « sans excuse pour ne pas tenter celui du magazine ».

Économiquement, le projet est né de l'autofinancement. Ils ont dédié beaucoup d'énergie aux réseaux sociaux car c'est « la façon la plus rapide, économique et simple de toucher les gens ».

Ils ont travaillé pendant des mois sans profits et petit à petit « nous avons réussi à gagner des fonds pour soutenir les publications ». De plus, certains amis de l'extérieur de l'île ont soutenu le projet de façon désintéressée, en finançant des coûts de créations et d'entretien du site (hosting, domaine, etc). S'ils sont contents des résultats de la première année, le projet n'engendre pas encore de bénéfices qui leur permettent d'être plus autonome ou de garantir un salaire à leurs collaborateurs.

Deux participants de La Descarga AM:PM montrent l'une des affiches du tirage au sort, courtoisie de La Marca. Photo: Kalia Venereo León pour Magazine AM:PM.

Pour Rafa, il est bien clair qu'AM:PM « ne fait pas de concessions quant aux contenus ou à la mise en avant d'un artiste en particulier ». Garder une ligne éditoriale cohérente a un prix : « si tu ne joues pas avec l'intérêt du public afin d'avoir son attention à tout prix, et que tu ne te lances pas dans le clickbait (le piège à clics) , tu n'auras qu'une attention limitée ».

On pourrait dire que les dynamiques de travail d'AM:PM correspondent à ce qu'on appelle le slow journalism (journalisme lent), c'est-à-dire à du journalisme qui travaille dans la durée, de qualité, de première main et local. Le design répond aussi à ces critères et en même temps, le magazine aborde tous les genres journalistiques : de l'interview au compte rendu, en passant par les chroniques, les reportages et l'opinion.

Un groupe de jeunes entrepreneurs qui comptent sur Cuba…


Le noyau du magazine est petit, moins de 10 personnes. AM:PM compte en outre des collaborateurs réguliers ou ponctuels de formation journalistique ou pas : « il y a des ingénieurs du son, des critiques de musique et plus récemment des musicologues », ce qui fait plaisir à Rafa parce que « traditionnellement les musicologues restent dans l'aire de l'académie ou dans le meilleur des cas, ils apparaissaient dans des revues spécialisées. Cependant, nous avons réussi à contourner la difficulté et à réaliser des échanges avec le public ».

Membres de l'équipe au bureau du magazine. Photo: Cubanía.

Ce n'est pas seulement l'interdisciplinarité qui enrichit le travail mais aussi le fait qu'il y a « une série de connaissances techniques qui seraient bons de prendre en compte quand on parle de la musique comme fait artistique, comme c'est rarement le cas à Cuba ». L'équipe s'organise lors de réunions périodiques, des fois irrégulières parce que tous ont un travail à côté. Grands utilisateurs de la 3G (données mobiles disponibles à Cuba depuis décembre 2018), « nous travaillons sur Internet, le chat est un outil de base », tout comme Facebook et maintenant Asana, une appli que Rafa a découvert il y a peu pour gérer les projets.

Ce n'est pas si commun de voir un groupe de jeunes cubains aussi motivés pour créer quelque chose dans leur pays, autour d'une passion et en lien avec leur formation universitaire, sans que cela ne leur rapporte rien financièrement, sans compter que cela exige beaucoup d'efforts d'autogestion et d'organisation. Dans le pays, il y a une tendance croissante chez les jeunes à se projeter à l'étranger. « Oui, c'est une tendance, bien que je ne la généraliserais pas : il y a aussi beaucoup de personnes qui ont envie de se lancer, de réformer, de commencer quelque chose ici ».

Rafa et quelques membres de l'équipe lors de l'une des présentations du Magazine. Photo: Vision 361 pour Magazine AM:PM. 

Rafa ne prétend pas « changer le monde », mais ses motivations sont personnelles : « maintenant il est bien clair pour moi que je veux être ici ». Je crois que la moitié des choses n'ont pas lieu parce que nous ne les tentons pas. « Nous ne changerons pas le status quo, mais nous sommes ceux qui posent les bases jusqu'à ce que davantage de personnes repoussent les limites petit à petit ».

Journalisme indépendant pour des citoyens…indépendants?


Rafa n'a pas de réponse précise à la question sur AM:PM en tant que « journalisme indépendant ». « Si on considère que le journalisme indépendant est celui qui n'est pas mainstream, alors oui, ça l'est, parce qu'à Cuba le mainstream est public et nous, nous ne le sommes pas ». En ce qui concerne les possibles désaccords idéologiques avec les structures de l’État, Rafa se sent tranquille car « nous traitons un thème "noble", que l'on aime » (la musique populaire, dans la culture et la société cubaines), a priori inoffensif et qui entrerait dans les limites constitutionnelles de la liberté d'expression et de presse, « conformément aux buts de la société socialiste ». Vu que « notre travail principal n'est pas de nous mettre à dos des gens, nous sommes invisibles pour l’État. Ils savent que nous existons mais je n'ai aucune idée s'ils aiment ou pas notre magazine ».

Rafa et membres de l'équipe pendant la présentation officielle du Magazine à FAC. Photo: Kako Escalona pour Magazine AM:PM.

Le profil du lecteur d'AM:PM est jeune, intellectuel et intéressé par la culture. « Nous sommes encore loin du lecteur lambda ou des adolescents. Pour l'instant ces profils ne savent même pas que le magazine existe ». Bien que Rafa rejette l'élitisme d'écrire pour un groupe de personnes, il est vrai qu'il faut prendre en compte le type d'éducation reçue par les publics.

Pour l'instant, l'objectif est de renforcer leur présence et d'être reconnus : « pour moi, c'est fondamental : aujourd'hui, dans certains secteurs quand tu parles du magazine, les gens disent "oui, je sais ce que c'est". Mais pour arriver à une reconnaissance populaire maximum ça serait énorme : tout le monde sait qui sont Los Van Van même s'ils n'ont jamais été à un de leurs concerts ou qui est Alicia Alonso sans avoir mis les pieds dans un théâtre ».

Rafa attribue le fait de ne pas avoir atteint le citoyen moyen à trois raisons : « nous n'avons pas de panneau sur l'avenue 23, ni un espace dans le journal officiel Granma une fois par an ni sur les plateaux de télévision ». Deuxièmement, il y a un problème de saturation: « nous ne sommes pas un phénomène du "Paquete": oui, nous y ajoutons un PDF trimestriel mais il est perdu dans un dossier alors que la dernière chanson à la mode on la trouve partout ». Et enfin, il reconnaît que « tout le monde n'est pas intéressé au point de nous lire car nous proposons de longs articles, des analyses qui demandent de l'attention; nous ne cherchons pas un lecteur rapide, ni des textes au titre alléchant mais du contenu ».

Mélomanes assistants à l'une des Descargas AM:PM. Le bodypaint est l'une des attractions des fêtes. Photo: Jorge Luis Toledo pour Magazine AM:PM.

Cependant AM:PM crée petit à petit des espaces physiques pour échanger avec les lecteurs et les collaborateurs et s'approcher davantage du public lambda. Le plus à la mode ce sont les descargas, c'est-à-dire des événement musicaux où les personnes se rencontrent, dansent, et soutiennent le projet à travers des loteries ou d'autres activités. Dans un avenir prochain, le plus grand désir de Rafa est de trouver des mécanismes durables du projet sur du long terme. « Nous aimerions aussi sortir de "l'havanocentrisme" et couvrir des propositions intéressantes dans toute l'île ».

La Havane culturelle de Rafa

S'il y a quelque chose dont la capitale cubaine peut être fière c'est la large gamme d'événements musicaux qu'elle propose : toutes les nuits il y a quelque chose quelque part- boites de nuit, bars, clubs, la musique coule à flots.

Mais Rafa, qui s'organise scrupuleusement pour voir tout ce qui l'intéresse, ne voit pas « qu'un seul lieu de référence; sauf peut-être la Fábrica de Arte Cubano par rapport à son programme qui ne déçoit jamais, mais à l'ambiance oppressante. La FAC n'a que 5 ans mais dès sa deuxième année elle a été prise d'assaut par le tourisme et c'est quelque chose à laquelle on ne peut rien faire ». Il va aussi à la La Casa de la Bombilla Verde, qui propose un espace intéressant et où il est facile de se reposer et au Musée des Beaux-arts, « un des lieux avec le meilleur programme ».

Descarga AM:PM. Photo: Kalia Venereo León pour Magazine AM:PM.

Rafa souligne qu'à La Havane on n'a pas l'habitude d'aller à des concerts en extérieur parce que « généralement les concerts se font dans les théâtres, où tu t'assois en silence ». C'est pour cela qu'il adore l'Havana World Music, le festival de musique du monde, organisé par Eme Alfonso, qui a lieu en été depuis 6 ans : « L'HWM a donné  l'air dans cette ville qui en avait grand besoin ».

La Havane n'a pas vraiment d'endroit pour les after, «  c'est pour cela qu'on va toujours au Malecón ».

Il conseille de visiter la galerie de l'Union Nationale des Écrivains et des Artistes de Cuba (UNEAC), ainsi que de visiter une fois par an -"en prenant le temps"- l'immeuble d'Art cubain du Musée national des Beaux-arts.

En dehors de la ville, il recommande Playa Jibacoa, sur le chemin vers Matanzas et si possible, de traverser toute l'île jusqu'à Baracoa (Guantánamo).

Photo :  Kako Escalona.

Traduction : F.B.

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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