Être ou ne pas être étudiant à Cuba?

2018-09-04 18:35:00
Olivia Ameneiros
Être ou ne pas être étudiant à Cuba?

Photo : www.cubadebate.cu

De nos jours, faire ses études universitaires à Cuba est devenu un véritable casse-tête.

D'un côté, il y a un monde du travail, complexe, dans lequel les jeunes diplômés rencontrent un certain nombre d'obstacles pour mettre en pratique les compétences acquises pendant leur formation.

De l'autre, on trouve des salaires qui ne correspondent pas au niveau de qualification, ce qui a tendance à détourner les jeunes de l'enseignement supérieur.

Ces facteurs contribuent à pousser les jeunes diplômés vers des emplois moins qualifiés mais mieux rémunérés, principalement dans le privé ou le secteur touristique. Aussi, de nombreux jeunes se demandent si les sacrifices qu'impliquent de longues études valent la peine compte tenu du niveau des salaires.

Ces phénomènes se traduisent par une baisse des inscriptions chaque année. Alors qu'en 2007-2008, 740 000 jeunes avaient choisi l'université; ils ne sont plus que 250 000 à s'asseoir sur les bancs de la fac en 2017-2018. La fermeture de certains cursus est peut-être pour quelque chose dans cette diminution mais le facteur le plus important est sans aucun doute l'idée que se font les nouvelles générations de l'intérêt de faire de longues études.

À quoi bon faire 4 ou 5 années d'études supérieures, se demandent les jeunes, dans un pays où le directeur d’une banque gagne moins que le gardien du parking de l’établissement (le premier ayant un salaire de base de moins de 500 pesos, presque 20 dollars alors que le deuxième empoche 5 pesos par voiture, sachant qu'il peut en garer 50 par jour et gagner 10 dollars par jour); où un universitaire est moins payé qu'un employé de la cafétéria de son université; où le gérant d'un hôtel a moins de pouvoir d'achat que le bagagiste qui accueille les clients à l'entrée.

Les jeunes ne comprennent pas ce paradoxe et ce n'est pas leur faute. Parmi les jeunes diplômés qui travaillent à Cuba, nombreux sont ceux qui ont songé à démissionner. Pendant leurs études, ils ont rêvé de vivre de leur profession, de profiter de leur retraite, d'aider leurs enfants financièrement, de faire des économies pour plus tard...

Les moyens alloués à l'université

Il y a pourtant une réalité incontestable : les efforts consentis par le l'État cubain pour que l'éducation soit accessible à tous les citoyens du pays, enseignement supérieur inclus.

Le ministère de l'Enseignement supérieur a alloué un budget important pour les nouvelles technologies, l'entretien des établissements et les moyens matériels garantissant le bon déroulement des cours.

Des milliers de jeunes se dirigent vers les plus de 90 cursus proposés par environ 40 universités et établissements d'enseignement supérieur, avec des centaines de diplômés chaque année.

Pour se faire une idée de ce que cela représente : depuis 1959, l'Université de La Havane affiche 140 000 diplômés dans une trentaine de spécialités. Mais combien sont-ils à travailler à un poste correspondant à leur formation ?

Donner des chiffres serait hasardeux puisqu'il n'existe pas d'étude quantitative ou qualitative sur la question.

Cependant, ce phénomène dure depuis des décennies. Et certains chercheurs essayent d'en comprendre les tenants et les aboutissants. L'anthropologue Jesús Guanché a ainsi déclaré que si l'on compare les salariés diplômés de l'enseignement supérieur cubain avec leurs collègues d'Amérique latine, les salaires des Cubains n'encouragent pas le "vol des cerveaux" mais plutôt "l'expulsion" des cerveaux, étant donné que les rémunérations proposées à Cuba ne suffisent même pas à couvrir les besoins vitaux.

Spirale inversée

Certains spécialistes ont baptisé ce phénomène « pyramide inversée ». Néanmoins, pour les mathématiciens, cette figure ne peut reposer sur sa base la plus étroite : la structure du rapport entre salaire et niveau de qualification à Cuba ressemble donc davantage à une spirale.

Indépendamment de ces considérations géométriques, cette situation conduit les jeunes à remettre en question le rêve que leur ont inculqué leurs parents depuis leur plus jeune âge; décrocher un diplôme universitaire. Des aspirations des générations précédentes, pour qui le diplôme était synonyme d'idéal, la preuve d'une réussite personnelle, professionnelle, économique. Des parents continuent de sacrifier vie familiale et économies pour que leurs enfants fassent des études supérieures, même si après quelques années voire quelques mois, ils sont nombreux à mettre leur diplôme au placard.

Certes, l'État et le gouvernement cubains garantissent à tous une formation gratuite, mais ce n'est plus suffisant aujourd'hui. Même le président Raúl Castro a signalé les effets de cette pyramide inversée. On est nombreux à se demander comment et qui va arranger cela. Mais la question la plus importante est surtout : quand?

Une université, deux époques

Quand Alberto était petit, il devait vendre des granitas, avec un chariot appartenant à son grand-père. Chaque jour, ils se déplaçaient de quartier en quartier. Alberto annonçait en criant les boissons fraîches vendues seulement 5 centimes de peso. C'était en 1958, avant la Révolution cubaine. Sa famille était composée de vendeurs ambulants et de petits commerçants.

Dans la famille, personne n'avait fait d'études universitaires. Ni ses oncles, ni ses grands-parents, ni ses parents. À l'époque c'était un privilège réservé aux riches.

En 1959, c'est la Révolution. L'éducation devenait gratuite et s'ouvrait à tous, Alberto obtient sa licence en économie.

Dans les années 70 et 80, être diplômé de l'université constituait la panacée au niveau professionnel. Le salaire d'Alberto lui permettait d'avoir son frigo plein et de partir en vacances dans les meilleurs hôtels de l'île. Dans certaines entreprises, on offrait même des petites virées dans l'ancienne Union Soviétique aux meilleurs salariés. C'était une époque de prospérité, Cuba était la protégée du camp socialiste et en profitait bien.

Alberto eut un enfant qu'il appela comme lui. Et comme son père, le jeune Alberto a voulu faire des études d'économies, décrocher un diplôme à l'université. Mais la "période spéciale" est arrivée, avec ses pénuries. Désormais, "être quelqu'un", ne signifierait plus la même chose que 40 ans avant.

Aujourd'hui, le jeune Alberto qui travaille dans une entrepris d'État gagne 375 pesos cubains mensuels. À peine 15 CUC soit moins de 14 dollars, ce qui n'est même pas suffisant pour assurer la nourriture et les frais de transport du foyer.

C'est pourquoi il pense sérieusement laisser tomber son travail. Il n'y retrouve pas son compte, ce n'est pas les poches vides que l'on achète quoi que ce soit ou qu'on paye les factures d'électricité. Alberto est sur le point de se procurer un chariot, il a fait ses calculs et l'idée lui semble rentable, suffisant au moins pour se faire un peu d'argent.

Il va vendre des granitas dans les rues de La Havane, dans les mêmes quartiers où travaillait son père il y a 60 ans, quand les granitas coûtaient seulement 5 centimes de pesos. Aujourd'hui, elles coûtent 5 pesos.

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