Eusebio Leal, le héros cubain

2020-07-31 22:38:55
Bertrand Ferrux
Eusebio Leal, le héros cubain

Nous l'avons appris en même temps que tous les Havanais, et c'est un choc pour l'ensemble de la population cubaine mais aussi pour les amis des l'architecture et de l'histoire latino-américaine : Eusebio Leal est décédé ce jour.

On le savait affaibli par la maladie, mais comme la plupart des grands hommes, on le pensait immortel. « Deus ex machina » du renouveau, Amant de la Havane, Sauveur de la Capitale.... les synonymes élogieux ne manquaient pas lorsqu'on devait présenter ce personnage, le plus communément appelé par le métier qu'il exerçait : Historien de la ville.

Car ce héros cubain était célèbre... pas autant que Fidel Castro pour le grand public certes. Il suffisait pourtant d'avoir seulement foulé les pavés de la Habana Vieja ou participé à une information sur Cuba partout dans le monde pour qu'on ait entendu prononcé son nom : Eusebio Leal Spengler. Et c'est avec fierté que tous les habitants de la capitale cubaine parlaient de lui, s'étonnaient qu'on ne le connaisse pas mieux hors les frontières.

L'Historien de la ville de La Havane, Eusebio LealPhoto : www.eusebioleal.cu

L'homme de la situation

Certains prétendent que la Havane d'aujourd'hui lui doit tout, que le tourisme urbain lui doit encore plus. La déférence était toujours de mise lorsqu'on le croisait au théâtre ou simplement dans les rues de la vieille ville, qu'il arpentait ces certains temps au bras d'un de ses collaborateurs.

Car le vieil homme, qu'on pensait ou qu'on savait malade, avait tout donné à l'enfant chérie de la colonie espagnole, à « la Ciudad de las columnas » comme aimait la qualifier Alejo Carpentier, autre fervent admirateur de la ville.

Si aujourd'hui, la capitale cubaine est redevenue le symbole des Amériques et se trouve fièrement rénovée, c'est parce que son historien, ou plutôt le directeur du « Bureau de l'Historien de la Ville de la Havane » a su remettre au goût du jour le style particulier de la Havane.

Le style, mais quel style ? On devrait dire... tous les styles ! Héritage colonial du XVIe siècle, baroque, classicisme, Art Nouveau ou Déco, Néo-colonialisme ou Modernisme, la Havane est devenu par ses mains, par son travail, par l'organisation qu'il a menée, par l'engouement de ses centaines de collaborateurs, le condensé de 5 siècles d'architectures, comme une leçon d'Histoire au travers ses bâtiments.

Jusqu'alors, on regardait la ville sans la voir, on l'admirait sans la comprendre, et Leal a changé notre vision. Il a permis, par des années de travail, de coopération avec les plus grands spécialistes internationaux ou locaux de résoudre en partie les échéances du temps et du climat, pour redonner à la ville les plus beaux témoignages de son histoire, là où il ne subsistait que quelques traces.

Eusebio Leal face au Capitol de La HavanePhoto : Canal Caribe

Pour une ville sans comparaison

Plus importante affirmation de la colonie espagnole, terre promise pour des générations de migrants, capitale régionale d'une révolution en devenir, La Havane est un creuset d'inspirations depuis toujours pour chacun de ses visiteurs. Et ils ont été nombreux à la découvrir depuis sa fondation en 1519 : pirates, auteurs, aventuriers, marins, politiciens, architectes, hommes d'affaires puis cinéastes, curieux et voyageurs...

De siècles en siècles, célébrée ou oubliée, consensuelle ou révoltée, moderne ou décatie, La Havane se devait de trouver un Maître capable de lui éviter l'évidente torpeur qui allait un jour ou l'autre lui faire perdre tout ou partie de son atmosphère si particulière.


Car certes, on y découvrait le témoignage des siècles passés au fil des rue, à l'angle des places et face à la plupart des bâtiments... mais souvent ces derniers se trouvaient usés des ardeurs de l'Histoire ou de la densité toujours plus importante de sa population. Ils étaient aussi régulièrement attaqués par le climat et son voisin l'océan. « La Havane s'endommage plus vite qu'elle ne s'embellit » justifiait dans les années 90 Eusebio Leal lorsqu'on l'accusait de perdre du temps.


Car la ville avait aussi grandi sans relâche au delà de ses fortifications, d'abord du côté de Centro Habana au XIXème siècle puis un peu plus loin encore sur le Malecon lors de la création du Vedado au XXe siècle et des quartiers luxueux de Miramar. Une certaine anarchie, toutes proportions gardées vis à vis de ses voisines, autres capitales latino-américaines, avait fini de désorganiser cette havane qui mit des siècles à se constituer dignement.

hommage des Cubains à Eusebio Leal

L’Étoile de Cuba... qui va s'éteindre petit à petit

Au triomphe de la révolution en 1959, La Havane est incomparable du reste du territoire cubain. « Cuba, c'est la Havane, le reste c'est du gazon » narguaient les havanais. C'était presque cela : 2 millions de personnes, plus de téléviseurs par habitant que dans la France du Général de Gaulle, autant de cinémas qu'à New York... celle qu'on nommait alors « le Paris des Amériques » avait tout d'une vaste métropole, exagérément hypertrophiée au détriment du reste de l'Île.

Elle concentrait alors … à peu près TOUT : de l'administration, des services, de la culture, de la santé, de l'éducation, des transports, de l'investissement (dont l'immobilier pour 80%) etc... alors que la population cubaine des provinces continuait de vivre dans des bohíos, au toit de paille et au sol en terre battue.

C'est certainement cette vision contrastée qui poussera Fidel Castro dans sa quête d'égalité. Il vécut d'abord en Oriente, près d'une population sous-développée, avant de gagner la capitale comme étudiant et jeune avocat.

Et c'est aussi ce qui accentua les difficultés de la ville : la volonté de la révolution d'offrir un logement décent, forcément à la Havane, mieux, à la Vieille Havane, à une population impécunieuse. Celle-ci, en plus de s'y amasser divisa et redivisa sans-cesse les logements vacants mis alors à sa disposition.... de quoi procéder officiellement à des blessures architecturales sans fin. Cet état de maladie était déjà sous-jacent : le cœur historique et colonial de la ville n'avait que peu vécu de rénovation officielle depuis les années 20, on dénombrait déjà en 1959 une majorité de bâtiments insalubres.

Alors, d'année en année, inexorablement, la capitale cubaine prit des airs, par ici de bidonville, ailleurs de ville-fantôme, parfois même de cité soviétique sans âme ni histoire.

Eusebio Leal, historien de la ville, musée de la villePhoto : www.eusebioleal.cu

De l'action du bureau de l'Historien et d'Eusebio Leal

De cette ville en dépérissement, il convenait de la faire renaître, autant pour d'hypothétiques visiteurs que pour le bien-être de ses habitants... on dit qu'à la fin des années 70, plusieurs maisons s’effondraient chaque jour...

Un vaste plan de rénovation est alors mis sur pieds, il coïncide avec l'inscription de la ville en 1982 par l'Unesco au Patrimoine Mondial de l'Humanité. Le bureau de l'Historien de la Ville de la Havane devient l'artère principale de cette organisation et partout l'on démarre les chantiers : La Havane, musée délabré s'ouvre à son passé, dans une modernité nécessaire, celle du tourisme, mais aussi des activités quotidiennes.

Car la force de la oficina del historiador a été de maintenir, peut-être même de développer la Vie au cœur de l'histoire. Commerces, écoles, ateliers, associations, centres culturels, salles de spectacles, clubs, entreprises et musées devaient se cotoyer pour permettre à ses habitants de rester vivre sur-place dans une ville en mouvement et non pas muséifiée.

Le pari fut en grande partie réussi, les mauvais coucheurs diront qu'on ne montre que ce que l'on veut. La vérité que qu'Eusebio Leal a tout donné à sa ville, et que si la capitale cubaine est redevenue une étoile, c'est en grande partie grâce à son travail.
La Havane pleure son Héros, celui de toutes les générations, celui du changement de millénaire, celui de ses 500 ans.


Photo à la une : www.cubasi.cu

Habana XXI

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