L'amour pour le Kitsch à Cuba

2020-02-13 18:33:08
Bertrand Ferrux
L'amour pour le Kitsch à Cuba

« Mais que c'est kitsch !!! » qui n'a jamais eu cette réflexion à la vue d'un objet, d'une tenue, d'une décoration qui lui paraissait quelque peu... inapproprié ? Car il faut le dire, tout est affaire de goût. Ce cliché nous accompagne dans nos voyages, nous rassure sur nos choix et nos idées et fait des lieux visités, des attitudes et des modes d'ailleurs notre impression de différence. Ainsi, un vêtement trop brillant ou trop moulant, un tableau trop criard, un dessus de lit trop fleuri, une étagère trop remplie et nous crions à la flambée du kitsch. Et à Cuba, cette impression est souvent présente, tant on découvre au cœur de la quotidienneté de véritables tableaux de vie... kitschissimes !

Une histoire de goût

Pourtant, si le décor nous paraît d'un autre style, il a souvent été mis en scène avec un maximum d'attention pour donner une impression de bon goût. Et il en va de même pour les tenues vestimentaires par exemple. L'intention est claire, celle de plaire à tout pris.

Car cet esthétisme d'un quotidien qui n'est pas le nôtre semble à celui qui l'a créé, tout simplement parfait. Il correspond à ses propres standards, ceux de la beauté telle qu'il l'imagine. Et s'il lui apparaît indispensable de faire « beau », c'est parce qu'il était tout aussi capital de vouloir plaire et gagner ainsi tous les suffrages.

Alors, selon notre sens commun européen... ça ne serait pas forcément une réussite ?

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Eh bien non. Cette collection de crucifix ou de vierges qui hantent les murs ou les étagères de certaines casas particulares, ces couvre-lits brillants et multi-fleuris dans les chambres à louer, ces centaines d'objets inutiles, statuettes, bibelots mal peints, figurines trop colorées, babioles niaises entassées un peu partout au milieu des simili-boiseries et des trompe-l’œils ne nous donnent, à nous visiteurs d'un autre continent, pas forcément l'impression d'un esthétisme parfait, mais plutôt d'un mauvais choix.

Qui a raison ? Ne s'agit-il pas simplement d'une affaire de goût, d'une certaine différence de culture ? Et le tourisme, n'est-ce pas la rencontre de l'autre pour en comprendre les habitudes et les attitudes ?  Le kitsch cubain serait alors la réussite de l'échange ou l'affrontement des cultures, pourrait-on presque dire.

Mais pourquoi ? D'où viennent ces choix décoratifs ou d'attitude qui nous semblent si décalés ?

Une question de culture ou de révolution

« Au royaume du kitsch, s'exerce la dictature du cœur ». Dans « l'insoutenable légèreté de l'être »,  chef d’œuvre de Milan Kundera, le dissident culturel confirme la volonté de plaire, mais ne donne pas la réponse à l'origine de ce style. La raison en serait-elle révolutionnaire pour que les grands auteurs des pays socialistes aient cherché à le comprendre ? Peut-être....

De son origine, ce style particulier vient de l'Allemagne bourgeoise du XIXème siècle et correspond à la recherche de cette population de singer les grandes œuvres culturelles de la noblesse qu'ils jalousaient. « Consommer de l'Art » était l'habitude de l'époque, quitte à se contenter de copies, certes de moins belle manufacture mais à l'apparence tout aussi attirante. S'ensuit l'industrialisation et la culture des masses. Tel Louis II de Bavière copiant par son architecture pâtissière la magnificence française du Roi Soleil, les masses laborieuses et égalitaires tenteraient de copier les valeurs bourgeoises d'une certaine classe sociale qui leur était interdit d'approcher. 

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Le kitsch comme outil de mimétisme, le tour est joué... le kitsch non plus comme affaire de goût mais comme outil d'élévation, comme signe d'appartenance et de reconnaissance. Le kitsch qui devient tape à l’œil, exhibitionniste et forcément, exagérément parvenu... Mais le kitsch, peut-être aussi « l'art du bonheur », le choix d'aimer son décor, ses objets, ses tenues... sa réussite. Il va rendre visible ce qu'on veut être ou devenir, une personne semblable à son environnement, propre, lisse, coloré et joyeuse.

Et Kundera, encore lui, nous aide dans la conclusion « le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'essence humaine à d'essentiellement inacceptable ». 

Et la Saint Valentin ?

Certains diront, peut-être les mauvais coucheurs, que le romantisme n'est plus tendance... alors le fêter le 14 février devient l’apothéose d'un mauvais goût absolu. Et forcément, les cadeaux qu'on s'y fera prendront la route du kitsch partout dans le monde, et à Cuba, avec une certaine avance !

Le pays des merveilles de l'Amour prend dans les rues de la Havane ce jour là, des aspects de fête foraine. Cœurs rouges cousus sur des peluches made in China, roses en tissus aux pétales parsemés de mille strass, tout n'est que niaiseries pour les uns, valeurs sûres de l'Amour pour les autres. Car, on en est certain, aux yeux des aficionados, ce Glamour est sans fausse-note... un peu comme ces beaux garçons tout droits arrivés de Miami et remplis de bijoux gigantesques, dorés et célestes qu'on voit se pavaner dans les rue de la ville de leurs ancêtres. 

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Photos : Jehovany Rodriguez Sanamé

Jeff Koons, Pierre et Gilles auraient pu s'inspirer des vendeurs ambulants, un 14 février à la Havane : tout n'est que « love » dans sa version « amor », en brillants, en velours, sur fleur ou nounours, dans une euphorie criarde. Mais ce bonheur mercantile, un tantinet décalé reste une valeur sûre dans le cœur des cubains... et des cubaines. Alors, laissons passer la Saint Valentin avec ce qu'elle a de plus beau : l'Amour, même s'il doit se matérialiser par le cadeau le plus kitsch de la création.

Photos : Wanda Canals

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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