L’artiste JR frappe à La Havane

2019-05-10 18:35:15
Romane Frachon
L’artiste JR frappe à La Havane

À l’occasion de la treizième édition de la Biennale d’art contemporain de La Havane, l’artiste français JR est venu coller une immense photo d’un enfant, épiant les toits décrépis de la capitale cubaine. Entretien. 

Vêtu d’un pantalon de toile à rayures, de tennis blanches à peine usées, et de son éternel combo chapeau / lunettes de soleil, “JR” -Jean René de son vrai nom- s’approche d’un pas lent mais assuré. Pas facile de l’aborder, il n’aime pas trop les journalistes. Il a interrompu son chantier, debout sur sa grue, seul ouvrier de son oeuvre. Son oeil est émerveillé. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il met les pieds à La Havane. En 2012, il était venu coller des affiches de personnes âgées, sur une vingtaine de murs de la ville. « Inédit à Cuba », assure l’artiste, « c’était la première fois que des portraits autres que ceux de Fidel, du Che, ou de Camilo, étaient agrandis et affichés dans la rue ».

 
 

Cette fois, c’est invité par l’italien Lorenzo Fiaschi, directeur de la galerie Arte Continua dans le quartier chinois de La Havane, que l’étoile mondiale du collage est revenu. L’artiste de 36 ans a collé la photo d’un enfant métisse de 10 ans, pieds nus, de dos, à l’horizontale avec sa tête qui dépasse pour observer par dessus le mur, sa ville, La Havane. « Il regarde l’avenir » de cette ville cinq-centenaire, note JR.

Absence de publicité 

Le jeune artiste s’auto-proclame « artiviste urbain ». Son objectif : « habiller les murs pour attirer l’attention de ceux qui ne fréquentent pas les musées habituellement ». Et ici, il est servi. Les Havanais s’arrêtent, prennent le temps de regarder. Ils osent interrompre leur activité du moment pour lever la tête. « Peu sont vraiment au courant de la Biennale, mais nombreux sont ceux qui s’arrêtent et s’y intéressent », raconte l’artiste tout sourire. 

photo collage, art contemporain, JR, Biennale de la HavanePhoto : https://www.jr-art.net/fr/projets/the-wrinkles-of-the-city-la-havana

« Les gens interprètent les images différemment en fonction du contexte dans lequel ils vivent et ils ont grandi », raconte JR, tout en surveillant d’un oeil sa page Instagram, « à Cuba, les réactions sont singulières, complètement différentes de ce que j’ai pu observer ailleurs ». Selon lui, ce serait dû à l’absence totale de publicité. « Ici il n’y a pas ce rapport à l’image de soi, à la célébrité... et les gens se posent tout de suite de vrais questions artistiques, sur le sens profond de l’œuvre... qu’est-ce que ça veut dire ? qu’est-ce qu’il a voulu exprimer? » Une fois qu’ils sont rassurés, néanmoins, «  sur le fait que ce ne soit pas une œuvre politique ».

Quand le jeune garçon est venu voir le résultat, « il n’a pas été spécialement ému », raconte JR. Pour lui, « c’est juste lui en géant, mais il est conscient que ça ne fera pas de lui une célébrité du jour au lendemain, ça l’a plutôt fait rire ». Sa mère avait un téléphone dans la main, mais elle n’a pas pris de photo de l’œuvre. « Quand je compare cette situation toute simple à l’impact que cela avait eu quand j’avais collé des portraits de femmes dans une favela de Rio... Les gens pleuraient de joie, ils n’en revenaient pas ».

Amoureux de La Havane

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Photo : https://www.jr-art.net/fr/projets/the-wrinkles-of-the-city-la-havana

JR ne passe pas par mille chemins pour décrire le contraste de la capitale cubaine. « J’aime créer dans un certain chaos. À Paris, New York, Genève, tout est trop lisse. Les gens sont plus occupés à regarder leur téléphone qu’à lever la tête.” Quant à La Havane, pour le street-artiste, « c’est une ville qui vit, une ville qui vibre » . Il ajoute : « c’est une ville où on a la chance de voir encore les gens se parler, s’écouter, crier au fenêtre et échanger... c’est des choses qu’on ne voit plus dans plein de villes du monde » .Avec l’arrivée de la 3G sur l’île en décembre dernier, JR a eu « peur de l’influence que cela pourrait avoir sur la vie quotidienne des Cubains » . Il est curieux de revoir Cuba dans quelques années, si l’accès à internet continue de se développer. « Mais c’est comme ça, c’est la mondialisation, on ne peut pas la freiner et j’en fais pleinement parti » . Il devrait revenir d’ici deux ans, avec cette fois un projet de fresque des habitants de l’île, exposée au musée des Beaux-Arts, où l’on pourrait « écouter les histoires de chaque personne avec un casque, tel un portrait sonore ». Il ne cache d’ailleurs pas son souhait de visiter et de travailler dans d’autres villes de l’île. « Je regrette de ne connaître que La Havane, même si je suis amoureux de cette ville ».

photo collage, JR, Biennale de la Havane, art contemporainPhoto : http://fr.granma.cu

L’artiste d’origine tunisienne, qui a été jusqu’à coller en Corée du Nord, revendique son concept : « je veux rendre accessible l’art à tout type de population, aux quatre coins du monde, malgré les obstacles sur mon chemin » . JR n’a pas de sponsors, il ne signe pas non plus ses collages. Celui du petit garçon s’effacera certainement dans les prochaines semaines, avec l’humidité, le soleil et les tempêtes tropicales... Mais pour JR, ce n’est pas un problème. Ses collages ont toujours vocation à s’envoler avec le temps.  

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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