Le cinéma, la culture et un marché sans loi

2018-11-14 19:39:24
Fernando Ravsberg
Le cinéma, la culture et un marché sans loi

Photos: Raquel Pérez Díaz

Ce week-end, j'ai eu l'occasion de voir le nouveau court métrage d'Eduardo del Llano et d'un collectif de Cubains, artistes et réalisateurs, qui nous offrent ce genre de productions depuis des années. L'idée de cadeau n'est pas une métaphore étant donné que tous travaillent pour l'amour de l'art.

Et justement, « Rállame la zanahoria » (Râpe-moi la carotte) porte sur le cinéma et la culture. Avec l'humour qui leur est habituel, ils racontent les péripéties que les acteurs et réalisateurs sont contraints de vivre — prostitution et vol avec effraction inclus — pour pouvoir s'adonner au Septième Art.

La question est d'actualité puisque les artistes et réalisateurs cubains sont en plein débat avec l'Institut du cinéma (ICAIC), avec en ligne de mire la rédaction d'une loi qui réglementerait cette activité et ferait reculer le pouvoir discrétionnaire des fonctionnaires de service.

Ce débat a été lancé avec Roberto Carlos Smith, qui a fini par être destitué. Néanmoins, le changement de direction de l'Institut n'implique pas qu'une loi sur le cinéma soit acceptée, tout au contraire, cette solution semble tout à fait écartée.

Le problème est que l'ICAIC n'a plus les moyens de produire le même nombre de films qu'autrefois et qu'il refuse de donner un espace au cinéma indépendant, pourtant capable de trouver des financements et de produire des films de qualité.

L'ICAIC n'a pas de ressources mais met tous les voyages possibles en œuvre pour le film indépendant, tel que celui développé par la productrice Claudia Calviño.

   Del Llano  situe l'action chez un célèbre et riche chanteur de reggaeton (Néstor Jiménez) cambriolé par un réalisateur de cinéma (Luis Alberto García). Nicanor y entre en pleine nuit pour emporter de grands vases, des lampes et d'autres objets nécessaires au tournage d'un film d'époque.

Sa capture donne lieu à un débat entre le réalisateur-voleur, le chanteur de reggaeton et la fille avec laquelle il couche, une jeune et brillante actrice (Andrea Doimeadiós) qui tourne des clips pour survivre et fait des "heures supplémentaires" dans le lit du chanteur.

La conversation révèle l'abîme culturel qui sépare un certain nombre d'artistes à succès d'intellectuels mieux formés mais dépourvus de moyens pour produire, dans un pays ou presque tout ce qui n'est pas institutionnel est illégal.

Il est vrai qu'on manque d'argent pour produire des films mais il faut dire qu'en matière de diffusion, c'est la volonté et l'imagination qui font défaut. Pourquoi ne pas s'inspirer de l'époque des chroniques de Santiago Álvarez et passer des courts métrages de cinéastes indépendants en début de séance ?

Le film reflète l'introduction à Cuba d'une économie de marché pour laquelle vendre compte bien plus qu'encourager la culture, et le succès se mesure à l'aune des sommes d'argent gagnées par les artistes et les entreprises qui les sponsorisent.

Néstor interprète brillamment un chanteur millionnaire qui va jusqu'à ignorer ce qu'est une croche mais qui habite dans une vaste maison, s'entoure de luxe, arbore des dents en or, voyage à Miami et prend plaisir à faire étalage de son argent en présence de l'actrice et du réalisateur.





Cuba a investi pendant des décennies dans le développement de la culture en formant des centaines de milliers de musiciens, de peintres, de sculpteurs, de céramistes, de cinéastes, d'acteurs, de dessinateurs et de danseurs; une richesse que l'émigration et la recherche de moyens de subsistance sont en train de faire disparaître.

L'introduction des règles du marché sans changement des mentalités et des politiques des institutions chargées de faire vivre la culture nationale est à l'origine d'une crise des valeurs que synthétise une phrase du chanteur de reggaeton : « Moi, je suis un bon citoyen, vous, vous n'êtes qu'un voleur et une pute. »

Comme dans tous les courts métrages d'Eduardo et du collectif qui travaille avec lui, le rire laisse un arrière-goût amer, comme pour nous mettre en garde contre la voie dans laquelle on s'est engagés.

Cependant, l'existence de ce groupe de réalisateurs, artistes et techniciens qui travaillent pour l'amour de l'art suffit à nous prouver qu'il n'est pas encore trop tard pour sauver ce qu'une nation a conquis au prix de grands sacrifices.

Cartas desde Cuba

Depuis 2008, le journaliste uruguayen Fernando Ravsberg écrit ses Cartas desde Cuba (Lettres depuis Cuba), un blog de chroniques et réflexions, de questions et réponses sur la vie quotidienne dans l'île. Vivant à Cuba depuis plus de 20 ans, fidèle à sa conviction : arpenter les rues et les chemins du pays est la meilleure manière de faire du journalisme, Fernando Ravsberg, capte la réalité cubaine de manière inédite, profonde et honnète. Un cocktail qui lui a valu un grand nombre de fans, dans de nombreux pays incluant Cuba : Cubains "de l'intérieur" comme "de l'extérieur", qui sous sa plume se reconnaissent comme une seule et même famille.

Aucun thème n'échappe au regard de Cartas desde Cuba, des plus polémiques aux plus divertissants. La politique, l'économie, les changements qui se concrétisent et ceux qui se concrétisent moins, la société effervescente, la culture, les opinions, et les rêves des gens, la vie à Cuba par ses côtés positifs et négatifs, les issus possibles de ce pays, ses futurs possibles et ses futurs urgents...

Tous les thèmes s'ouvrent ici comme un livre qui ne veut cacher aucun secret, car il est né pour les partager. Cartas desde Cuba nous unis par une chose aussi simple, aussi complexe, aussi belle que la passion pour Cuba, ce petit monde qui respire au milieu de la Caraïbe.

Page web: http://cartasdesdecuba.com/

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