Le film de Lázaro ou Suite Lázaro

2018-10-23 18:21:20
Lídice Fernández Espino
Le film de Lázaro ou Suite Lázaro

Illustration: Meylin Victoria Cruz

En général, les fêtes d’anniversaire ont lieu pendant notre enfance. Or, Lázaro a commencé à fêter son anniversaire lorsqu’il avait 38 ans, autrement dit quand il avait atteint l’âge adulte. Ces fêtes d’anniversaire, caractérisées par la jouissance et la liberté, constituent des spectacles auxquels participent ses amis. C’est alors que la réalité ressemble plus à la fiction.

Au cas où Lázaro aurait habité à La Havane, celle reflétée par Fernando Pérez dans son film Suite Habana, il aurait bien pu incarner l’un des personnages.

EXTÉRIEUR JOUR : Un homme sur son vélo parcourt La Havane avec une paire de chaussures à talon haut sur le guidon. Scène suivante : le personnage s’arrête et donne les chaussures à un cordonnier réparateur.

INTÉRIEUR JOUR : Un homme fait son travail dans la blanchisserie de l’hôpital Salvador Allende.

EXTÉRIEUR NUIT : L’homme se travestit, met ses chaussures réparées, entre en scène et commence à chanter.

Lázaro imite les chanteuses, il les « double », comme on dit à Cuba. Il est aussi un employé du secteur de la santé publique puisqu’il est blanchisseur dans une polyclinique. Il a toujours à la main ses chaussures à talon haut. Il aurait pu être un personnage, rôle qu’il joue chaque 14 janvier.

Ce jour-là, date de son anniversaire, il invite ses amis les plus proches. Tout est préparé à l’avance, aussi bien le buffet que le spectacle. Dès nos jours, les choses sont plus faciles, mais organiser une telle manifestation privée pendant la dénommée période spéciale était difficile. Il faut garantir les vêtements, les perruques, le maquillage et les chaussures en fonction de la musique choisie, tout en veillant à ce que des nouveautés soient offertes dans le cadre de son petit appartement.

Erick et Yasmany, entre autres, ont été très bien accueillis par la vingtaine de spectateurs qui se donnent rendez-vous chez Lázaro pour apprécier la représentation. Aucun des participants ne chante ; ils imitent leurs chanteuses préférées et ils le font assez bien. Lázaro reste fidèle à Blanca Rosa Gil, chanteuse cubaine de boléros et figure emblématique des années 1950 et 1960, connue sous le pseudonyme de « la petite poupée qui chante ».

Le spectacle comprend plusieurs numéros qui exigent des changements de costumes. Lázaro doit se changer cinq fois.Ces présentations exigent de changer de costume, de maquillage, de perruque, de chaussures. Les frais sont élevés. D’après Lázaro, lors des premières fêtes, ils portaient des costumes de quinceañeras et des chaussures de n’importe quelle pointure, car leur taille dépasse largement celle des chaussures pour dames, commercialisées dans le pays. Aujourd’hui, la situation est bien différente car les chaussures sont le plus souvent importées et les costumes ont maintenant une meilleure qualité. Ajoutons à cela que les invités ne sont pas préparés pour les réitérations. Il faut offrir des premières, éblouir le public, l’épater. Il faut imiter la chanteuse choisie moyennant l’attitude, le tempérament, les gestes. Lázaro se charge d’ouvrir et de fermer le spectacle. Ce jour-là, il se sent différent, mais seulement à cette occasion parce que…

Lázaro est un véritable personnage. Il est homosexuel, mais il n’est pas en faveur du travestissement en soi. À son avis, il doit y exister un motif : « Le fait qu’un homme s’habille comme une femme pour aller se promener n’a aucun sens ; au-delà de son orientation sexuelle, il doit s’habiller comme un homme.»

Dans la vie réelle, Lázaro est celui qui travaille dans la blanchisserie de l’une des polycliniques de Sagua ; qui parcourt la ville en quête de ce dont il a besoin ; qui visite les amis qu’il invite à fêter son anniversaire le 14 janvier ; qui voit des films et écoute de la musique – notamment les chansons interprétées par Blanca Rosa Gil – et qui, dès que le mois de décembre débute, organise son spectacle.

Il faut déterminer la personne qui se chargera de concocter les cocktails, la salade et les canapés ; contacter les amis habitant dans d’autres provinces qui ont promis de faire le rôle d’interprètes à cette occasion, et qui ne le décevront pas, et convier les habitués qui depuis le début de l’année s’invitent eux-mêmes à la « fête de la Kp3 ». J’avoue ignorer la raison pour laquelle Lázaro a mérité ce sobriquet, car Kp3 est le nom sous lequel étaient connus à Cuba vers la fin des années 1960 et le début de la décennie de 1970 des poids-lourds soviétiques employés dans le secteur du bâtiment et l’industrie militaire.

Ce n’est que ce jour-là que Lázaro décide de se travestir. Il devient une femme, il entre dans la peau de son personnage, il l’assume avec élégance, il s’en réjouit et il sait qu’en dépit de tous les obstacles, « le spectacle doit continuer ».

Traduction : Fernández-Reyes

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