Le livre à Cuba… ou l’Évangile littéraire selon la Révolution

2019-02-18 18:29:44
Kasandra
Le livre à Cuba… ou l’Évangile littéraire selon la Révolution

Photo : Ernesto Arturovich / Ivette Fustes 

Dès que le voyageur foule le sol cubain, il va d’étonnement en étonnement. Il est même surpris par les lieux communs - contre lesquels il croyait être immunisé -, toujours détaillés par les agences de tourisme : la chaleur humide des tropiques, le mouvement cadencé des hanches des mulâtres, le bleue aquarelle au-dessus et au-dessous de l’horizon, l’ordre anarchique des odeurs, sons et saveurs.

Au lendemain de son arrivée, il sera frappé à tort et à travers par l’(ir)réalité cubaine et son système de relations déconcertantes où le prix d’une livre de viande de porc, par exemple, peut doubler celui d’un billet d’entrée au théâtre pour assister à une représentation de haut niveau (20 pesos cubains, soit à peu près 80 centimes d’euro). Lorsqu’il arrivera à une librairie, il sera déjà bien persuadé que même pas Dieu peut comprendre les Cubains : avec un minimum de ressources, ils font des rêves extraordinaires, comme celui de faire de Cuba le pays le plus cultivé du monde, objectif proclamé dans les années 1990 par Fidel Castro, leader de la Révolution pendant plus de 40 ans.


Photo: www.thecubanhistory.com

Qu’il soit atteignable ou pas, une chose est certaine, et c’est qu’à Cuba il n’y a ni des illettrés ni des maisons sans livres. Même dans les communautés les plus reculées, qui n’ont pas encore accès à l’électricité, il existe une petite salle de lecture à la disposition des voisins. L’enseignement et les manuels requis, de l’école primaire à l’université, sont subventionnés par l’État et offerts gratuitement aux étudiants. Tous les livres publiés à Cuba sont accessibles dans les librairies à un prix symbolique, soit environ 10 pesos cubains (50 centimes d’euro).

Il n’est donc pas étonnant que l’événement culturel le plus important du pays, à savoir la Foire internationale du livre de La Havane (FILH), soit aussi subventionné par le gouvernement. À chaque édition, plus de 4 millions d’exemplaires sont commercialisés et près de 700 activités littéraires et artistiques, dont tables rondes, lectures, et présentations d’ouvrages et revues, entre autres, sont organisées. La Foire, qui attire le plus grand nombre de visiteurs dans la région, est d’ailleurs la plus prolongée, car une fois clôturée à La Havane, elle se tient dans d’autres provinces, pour conclure, quelques mois plus tard, dans le cadre de la Foire du livre de la montagne, une fête qui amène, à dos de mulet, les livres aux gens modestes des régions montagneuses.

À des prix minimum, les Cubains ont eu accès, des décennies durant, aux meilleures œuvres des classiques universels - dont un bon nombre d’écrivains français comme Balzac, Zola, Flaubert, Stendhal ou Maupassant -, d’autres personnalités de grande taille des lettres européennes et étatsuniennes, ainsi que des écrivains originaires de zones plus défavorisées par les circuits du marché mondial du livre, comme l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie.


Photo : www.cubadebate.cu

Mais il n’est pas nécessaire d’être fort en maths pour réaliser que cette course démesurée aux subventions publiques en faveur du bien-être spirituel et du perfectionnement culturel du peuple est une pratique insoutenable pour n’importe quel pays, et que pour les Cubains, comme dit un de leurs proverbes favoris, le bon marché est toujours plus cher. Les salaires très bas perçus par les professionnels du métier, dont certains suent sang et eau pour produire des livres avec des technologies apparemment contemporaines de Gutenberg lui-même, et le contrôle absolu de l’État sur tout ce qui est publié à Cuba font aussi partie du prix. À quoi il faut ajouter que les Cubains, après avoir perdu la virginité intellectuelle, regrettent l’absence de l’œuvre d’autres écrivains cubains et universels, celle des proscrits, des écartés de l’évangile littéraire selon le Socialisme du fait d’avoir exprimé une opinion contraire aux principes du système. C’est dans ces limbes où sont restés bloqués des décennies durant Kundera, Vargas Llosa et tant d’autres dont les œuvres, après tout, ont été lues par les Cubains, passées furtivement de main en main, dissimulées sous les feuilles fleuries d’un ancien calendrier.

Même si pour beaucoup cela peut paraître une folie, d’autres ont cependant compris que tout fait partie d’un plan directeur, d’un investissement clairvoyant à long terme. De fait, le peuple cubain, qui enregistrait il y a quelque 50 ans des taux d’analphabétisme scandaleux, affiche aujourd’hui un taux de zéro et réussit à survivre, dans une bonne mesure, grâce aux exportations des services offerts par des professionnels des sciences et des lettres formés par la Révolution, et aux livres qui coûtent 5 pesos.


Traduction : Fernández-Reyes

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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