Les lecteurs et les Havanes

2012-10-03 20:44:06
Les lecteurs et les Havanes

Photo : Gaceta

 Ce secret fièrement préservé qui reste une tradition cubaine unique au monde, se trouve dans les tabaquería (fabrique de cigares). En effet, la précieuse feuille de tabac (provenant des vallées de Pinar del Rio et d'autres régions de Cuba) reçoit un ingrédient exceptionnel à la fin de son parcours de transformation : la lecture de romans d’amour et d’aventure.

La lecture, une tradition cubaine

  La tradition n'est pas née dans les vallées ou dans les tabaquerías, mais dans les plantations de café. L'idée est venue du Portoricain Jacinto Salas y Quiroga qui a proposé, après un voyage dans l’île en 1839, de lire des textes aux esclaves africains travaillant les champs. De cette façon, les exploitants souhaitaient amoindrir « l’ennui de ces malheureux » et les instruire « afin d’alléger leur misère ».

  Cependant, nous ne savons pas vraiment si les propriétaires des plantations ont appliqué ces suggestions. On sait uniquement que, durant la seconde moitié du XIXème siècle, un prisonnier lisait, chaque après-midi, un livre à ses collègues d’infortune après le travail dans les galeries de l’Arsenal de La Havane. C’est à ce moment là que l’intellectuel cubain Nicolás Azcárate proposa d’élargir cette coutume aux fabriques de cigares. Ainsi, l'idée fut immédiatement acceptée. Le 21 décembre 1865, dans la fabrique El Fígaro située dans l'actuel quartier de Centro Habana, 300 cigariers ont écouté pour la première fois la voix d'un lecteur de tabaquería.

   Au-delà de l'anecdote historique, la façon dont les cigariers se sont organisés pour assumer le nouveau travail de lecture s'avère très révélatrice. Dans les premiers temps de son instauration, chaque torcedor donnait une partie de son salaire pour payer le compagnon chargé de lire. En outre, le lecteur était élu par un vote ouvert à plusieurs aspirants devant démontrer leurs compétences dans la narration et l'art oratoire. Du fait que la sélection des lectures était aussi issue d’un vote des employés. Lorsque les fabriques sont passées aux mains de l’État après la Révolution de 1959, des « commissions de lecture » ont été instaurées afin de choisir les textes. Le gouvernement cubain de l’époque a rapidement compris que cette tradition est un moyen influant de gestion politique des masses.

   Durant le XIXème siècle , cette tradition a difficilement survécu car la majorité des tabaqueros sympathisaient avec les indépendantistes cubains. Ce qui provoqua des interdictions des autorités espagnoles, à plusieurs reprises de « distraire les ouvriers des fabriques, des ateliers et des établissements de toutes classes avec la lecture de livres et de journaux, ou de toutes discussions étrangères au travail que ces derniers effectuent ». Cependant, aucune restriction n’a empêché les tabaqueros cubains exilés aux États-Unis de prendre part à la dernière guerre d’indépendance organisée par José Martí qui conduisit à la décolonisation de l’Espagne en 1899.

Photo : Journal 5 septembre

Hugo et Dumas dans un Havane

   Bien qu'étant majoritairement analphabètes, les tabaqueros cubains du XIXème siècle et du XXème siècle, appréciaient les classiques de la littérature européenne. Cette anecdote a été déterminante dans l’histoire de plusieurs célèbres marques d'Havanes.

  Il est probable que Miguel de Cervantes, Victor Hugo, Alexandre Dumas et William Shakespeare n’aient jamais eu autant de lecteurs passionnés que ces travailleurs. Dans le Cuba des années 1800, Les Misérables, Notre-Dame de Paris, Le Comte de Montecristo, Roméo et Juliette sont devenus des best-sellers de premier plan dans les fabriques cubaines. Dû à un tel niveau de ferveur atteint, deux des marques les plus reconnues des Havanes, Montecristo et Romeo y Julieta se sont nommés en rapport aux textes du même nom, mille fois lus dans les tabaquerías.

  Une rumeur raconte que cette tradition si particulière aurait traversé l'Atlantique et serait arrivée aux oreilles de Victor Hugo. En réponse, l'écrivain français aurait écrit une lettre de remerciements aux tabaqueros de la fabrique Partagás et aurait manifesté sa sympathie à la cause des rebelles cubains quand la guerre d'indépendance de 1868 a éclaté.

  Finalement, quasi 150 ans après, les Havanes cubains continuent à être fabriqués au rythme des romans policiers, des histoires d'amour ou des nouvelles actualités internationales. La profession de tabaquero est l’une des plus appréciées dans l'île. Même, Compay Segundo, l’illustre fondateur du Buena Vista Social Club dit lors d’une entrevue : « C'est la meilleure profession du monde, la seule où tu lis pendant que tu travailles. » 


 Photo :Universo Abierto 
 

                                                                                                                                       

Cuba Autrement

« Cuba Autrement » est ce qu’on appelle dans le jargon un « réceptif », un spécialiste de la destination représenté à Cuba, en France et au Canada. Installés à La Havane depuis 1996, nous bénéficions d’un contrat d’association avec différentes agence réceptives locales, ce qui nous a permis de développer une toute une gamme de produits qui nous sont propres. Nos nombreux voyages à thèmes permettent la découverte de Cuba… Autrement, d’un point de vue avant tout culturel. Cuba « Autrement » s’attache principalement à faire découvrir une société hors du commun, un pays qui nage à contre-courant d’une mondialisation annoncée, pour le meilleur et pour le pire.

Cuba et les cubains constituent une expérience extraordinaire, un cas unique qui peut se vanter de certains succès, sans oublier néanmoins ses erreurs, et qui relativise notre perception de la société actuelle. L'éducation, la discipline, la gentillesse, mais aussi le caractère nonchalant, la façon de vivre en priorité le moment présent, et le tout sous un climat tropical, façonnent l'ambiance qui retiendra l'attention du visiteur intéressé par la découverte culturelle.

Page web: http://www.cubaautrement.com/

Sur le même thème