Masque anti Coronavirus: une mode ou une véritable protection?

2020-04-02 20:08:47
Stéphane Ferrux
Masque anti Coronavirus: une mode ou une véritable protection?

C'est début avril 2020 à Cuba. La pandémie du virus COVID-19 commence à se répandre sur l'île, même si le pays reste en phase pré-épidémique, c'est à dire d'une expansion encore contrôlée.
Le gouvernement cubain applique des mesures de plus en plus strictes pour maintenir ce contrôle. Mesures parfois ambigües qui révèlent la difficulté d'articuler une politique claire et de l'appliquer efficacement dans la vie quotidienne des Cubains... Un exemple: l'omniprésence soudaine des masques dans les rues... Cet usage maintenant répandu à Cuba serait-il exagéré, voire contre indiqué?

A quoi reconnaît-on un motard heureux ?

- Au nombre de mouches sur ses dents... de mouches, pas de Covid-19 !

Alors pourquoi la majorité des conducteurs de scooter et moto électrique de La Havane porte un masque, et ce, depuis bien avant que ce soit conseillé par la Santé Publique Cubaine ?

Personne n’avait encore adopté la mesure de protection que les pilotes casqués portaient un foulard en guise de masque qui évolua avec les jours en masque hospitalier ou masque fait-maison. D’une totale inefficacité ces foulards, qui accumulent poussières, et le cas échéant le fameux virus, auraient donc quelle utilité ? Quelle serait la motivation pour prendre les devants d’une mesure de protection qui s’est généralisée parmi la population havanaise une semaine plus tard ?

Isolement social à Cuba, comment faire ?

Selon l’OMS, l’utilisation du masque ne serait utile que pour les malades, afin d’empêcher de contaminer les proches et vice-versa. A Cuba, même si aucun message officiel oblige au port du nasobuco, il paraît recommandé, lorsqu’on est hors de chez soi, au travail, au marché, à la banque, dans la rue, voir même en Conseil des Ministres. En effet, le Président Diaz-Canel ainsi que tous ses ministres apparaissent chaque soir à la télévision, masqués. C’est l’exemple, et le message est évident pour la population : « portez le nasobuco ».

« Nasobuco », c’est le mot en cubain, inconnue de la Real Academia espagnole, pour désigner le masque.

pilote de moto portant une masque, transport a la Havane, covid-19 a cuba, coronavirus Cuba, societe cubaine, nasobuco

Pourquoi cette mesure, à moitié dictée ? On n’ordonne pas explicitement de porter le masque, mais on montre qu’on le porte, une initiative sujette à l’interprétation individuelle. Ça ne peut pas faire de mal. Au pire cela ne sert à rien. Mais au moins, on démontre publiquement sa bonne volonté à suivre les directives de l’État dans cette bataille contre le virus.

Une mesure démonstrative. Et dieu sait si les cubains sont démonstratifs, le côté afro-caraïbéen bien implanté dans la culture et qui se manifeste de différentes manières, on parle fort, on gesticule, on s’habille sans complexe, ou encore on se déplace dans la rue comme sur une passerelle de défilé de mode. Le nasobuco n’aura pas échappé à ce phénomène, de mode...

Le nasobuco est-il si inoffensif ?

C’est ainsi qu’en observant un peu, on trouve une grande variété de modèles et de nombreuses façons de le porter. Le masque sous le nez, sur la tête, dans la main et le plus fréquemment autour du cou en guise de collier textile. Plus stylé encore, la gestuelle, ou comme manger avec le nasobuco, et même comment fumer dans la rue, en portant l’accessoire.

personnes font la queue a la havane en portant les masques, covid-19 a cuba, coronavirus a cuba, societe cubaine, nasobuco

Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. Le cow-boy, fait d’un simple foulard qui ressemble à ceux portés dans les westerns. C’est le modèle adopté très rapidement par les motards cubains. Pour les plus modestes, le nasobuco fait-maison, très recommandé par le gouvernement mais qui nécessite des aptitudes en couture. Le bodega, car fabriqué en grande série par l’État cubain et distribué à la population, le modèle existe en rose, en vert (fluo) et en blanc, plus discret pour une réunion de travail par exemple. Le modèle hospitalier, vert hôpital, en tissu, lavable, est très répandu. A ne pas confondre avec le chirurgical, en papier et jetable, adopté par certains comme le Premier Ministre.

Quelques cubains osent des modèles plus fashion comme le bio-coco ou le spongex (même si beaucoup moins répandus probablement pour leurs mauvaises performances techniques). Mais qu’importe la technique ! L’efficacité ne paraît pas être le premier objectif du nasobuco. Pour une grande majorité, il est porté avant tout pour pouvoir sortir. Et tout le monde est encore dehors !

covid-19 a cuba, coronavirus a cuba, societe cubaine, nasobuco

On serait en droit de se poser la question. Le nasobuco est-il si inofensif ? En effet, à se donner bonne conscience en respectant une mesure, non directive, mais démonstrative à l’image des dirigeants, la population masquée continue à déambuler dans les rues, à vaquer à ses occupations plus ou moins indispensables, et donc à ne respecter que très partiellement la première et la plus essentielle des mesures contre le virus, dictée paradoxalement par les autorités comme étant la plus importante : l’isolement social (mesure de pré-confinement).

Cuba n'est pas en phase épidémique, et pour autant, le confinement n'est pas imposé par le gouvernement. La phase pré-épidémique actuelle garantit aux Cubains la possibilité de se déplacer, tout en maintenant cet isolement social. Dans les faits, c'est une mesure difficile à respecter, dû à son ambiguïté, je sors mais je n’ai pas le droit d’avoir de contact avec autrui . Et tout le monde y va de son interprétation : « je sors sans pouvoir éviter le contact avec autrui, mais je suis protégé avec mon nasobuco ».

Dans ce contexte, penser qu’un simple nasobuco, même super fashion, garantie cet isolement social est un leurre. Le nasobuco ne fait que détourner l’attention des individus de cette véritable mesure, seule efficace contre le virus, en leur permettant de sortir de chez eux, de maintenir leurs habitudes, en adoptant une attitude démonstrative : « vous voyez, comme le nez au milieu de la figure, je suis discipliné, comme mon président, je porte le naso ! »

Covid-19 versus Approvisionnement à Cuba ?

Heureusement, la plupart des institutions sont fermés, école, bars, restaurants, tous les lieux de spectacles. Mais bon nombre de services restent ouverts, banques, cafétérias de quartier, supermarchés et marchés de quartier... indispensables dans une société qui souffrent encore de nombreuses pénuries. Et c’est bien là le cœur du problème, trouver de quoi se nourrir ressemble à un parcours du combattant, où il faut parfois visiter 3 marchés de produits frais, 4 boutiques et 2 épiceries pour trouver le minimum indispensable. De nombreux déplacements qui augmentent tout autant les possibilités de contacts sociaux.

jeunes avec des masques fait maison dans un bus, covid-19 a cuba, coronavirus a cuba, societe cubaine, nasobucoPhoto : Dunia Álvarez Palacios - Granmma

Le problème n’est pas simple, car la société cubaine, du moins dans les villes soit 75 % de la population, n’est pas équipée techniquement ni préparée culturellement pour organiser efficacement l’isolement social, et elle le sera encore moins le jour où il faudra déclarer le confinement de la population, la seule mesure qui permet d’endiguer la pandémie.

On espère simplement que ce moment n’arrivera pas, que Cuba ne passera pas à la phase épidémique. Le contexte semble favorable. Le pays passe en dernier dans cette contamination globale, il a pu à temps fermer complètement ses frontières et possède une bonne organisation sanitaire et médicale de prévention.

Mais tout cela sera inefficace si la population ne change pas ses habitudes, si les gens continuent à sortir sans y être obligé et de forme inorganisée. Le gouvernement, par tous les moyens, passe son temps à le répéter. Mais la conscience du danger n’est pas facile à implanter.

Photos : Wanda Canals

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

Related Posts