Matanzas, ville de musiques

2018-10-19 18:06:07
Ariadna Martín Díaz
Matanzas, ville de musiques

La musique cubaine est la digne ambassadrice de sa nation. Mélange de saveurs multiculturelles, ses rythmes et sonorités sont issues du métissage entre les musiques venues d'Espagne et celles apportées par les esclaves africains mais aussi par les colons français.

Au XIXe siècle, les Cubains (appelés "criollos") ont ressenti le besoin de concevoir leur identité en tant que divergente des cultures espagnole et africaine, c'est à ce moment que la construction de la nationalité cubaine atteint toute sa splendeur. La musique est partie prenante et joue un rôle de premier plan dans ce processus. Matanzas a été le témoin de l'apparition de deux genres musicaux : la rumba et le danzón, qui ont empreint de leur trace la culture de cette ville. 

Rumba !

Au XVIIIe siècle, alors que dans les salons la haute société danse sur des airs en vogue en Europe, les baraquements d'esclaves vibrent sur les roulements de tambours des rythmes africains. Ces fêtes, qui revêtaient à l'origine un caractère liturgique puisqu'on y invoquait des divinités ancestrales, étaient appelées "rumbas".

Afin d'éviter des soulèvements, l'aristocratie esclavagiste entreprit de disperser les esclaves de même origine ethnique. Les régions où l'économie reposant sur l'esclavage était la plus forte concentraient des communautés africaines diverses, donnant lieu à une multiculturalité africaine qui, au fil des métissages, a conduit à la constitution d'une identité afrocubaine.

La rumba est l'une des expressions artistiques de ce processus transculturel. Ce genre a d'abord pris la forme de la columbia et du yambú. La columbia est une danse énergique voire violente, réservée aux hommes; ses acrobaties rythmiques exaltent la masculinité. De son côté, le yambú, aux sonorités plus douces, évoque les ancêtres. Il est dansé par les personnes âgées et les sages. Progressivement, la rumba s'est modernisée et s'est déplacée des plantations vers les "cabildos" (associations d'esclaves appartenant à une même communauté) des villes. C'est la naissance du guaguancó, qui intègre des paroles en espagnol. Cette danse, très sensuelle, représente les jeux de séduction entre un homme et une femme.

Photo: Cubanía

La rumba est l'un des genres musicaux les plus prestigieux du folklore cubain. Ses rythmes ont influencé de nombreux genres contemporains comme la guaracha, la conga, le mambo, le cha-cha-cha ou le son. C'est la rumba qui est à l'origine de l'introduction des tambours batá, des tumbadoras, des timbales cubaines, des claves et d'autres instruments qui en sont issus, comme les maracas ou le güiro. Même si elle a longtemps été dénigrée, traitée de "musique de nègres" et associée à la marginalité, la richesse de son héritage socioculturel a valu à la rumba d'être inscrite par l'UNESCO au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité en 2016.

Le danzón, danse nationale de Cuba

Créé par Migue Faílde, un musicien de Matanzas, le danzón est une danse de salon qui s'est nourrie de la contredanse française et de la "danza criolla" ou "habanera". Du point de vue musical, c'est une adaptation de la musique populaire française à laquelle on a inclus des sonorités espagnoles et africaines. Les instruments à vent en cuivre dominent et sont associés aux violons et aux percussions.

La danse fait intervenir 20 couples et son tempo est beaucoup plus lent que d'autres danses de l'époque. Le danzón a été jugé scandaleux et indécent par certains car les danseurs se tenaient l'un contre l'autre, à quelques centimètres de distance. Au-delà de la danse, il s'agissait du point de vue social, d'un espace où les jeunes de l'époque pouvaient faire des rencontres amoureuses sous les yeux de leurs chaperons, sous prétexte de danser.

Le premier danzón s'intitule "Las Alturas de Simpson" et fut présenté pour la première fois en janvier 1879 au lycée de Matanzas, actuellement appelé salle White. Au début du XXè siècle, sa popularité fulgurante qui gagna l'Amérique latine a conduit à ce que le danzón soit déclaré Danse nationale.

Photo: Cubania

Le danzón, comme la rumba, est aux racines d'autres rythmes cubains très populaires tels le danzonete, le mambo, le cha-cha-cha ou le son. Le voyageur intéressé par la musique et la culture cubaines ne saurait négliger l'opportunité de connaître de près le contexte socioculturel qui entoure la naissance et la contemporanéité de la rumba et le danzón, deux genres musicaux à l'importance décisive. Échanger avec des musiciens connus à Cuba et dans le monde entier, prendre des cours de rumba avec des groupes prestigieux et rencontrer des danseurs de danzón passionnés par la conservation de cette danse, sont autant d'expériences uniques qu'offre la ville de Matanzas, fière d'être le berceau de la musique cubaine.

Traduction: F.B

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