Qui osera redéfinir le socialisme cubain ? I

2019-01-15 19:23:51
Charles Romeo
Qui osera redéfinir le socialisme cubain ? I

Photo: JLB

Charles Romeo, économiste franco-chilien, a rejoint la Révolution cubaine en mars 1959 lorsqu'il travaillait à la Commission économique pour l'Amérique latine (CEPAL). Il était un collaborateur d'Ernesto Che Guevara. S'en est suivi une carrière politique et économique à Cuba, il est ensuite devenu auteur d'ouvrages sur ces mêmes sujets. 

Ma retraite forcée m'ayant libéré de toute obligation, je reçois avec plaisir la visite d'amis étrangers dont certains résident dans le pays ; la conversation tourne toujours autour du moment politique à Cuba.

Pour être franc, je dois dire qu'à l'origine de ces discussions, il y a des personnes déconcertées par un certain nombre de mesures du gouvernement, jugées peu compréhensibles voire même en contradiction avec la politique officielle définie dans les documents programmatiques. Partant du principe que les membres du gouvernement cubain sont intelligents, les étrangers ne peuvent s'expliquer la realpolitik, contrairement au peuple qui l'accepte comme quelque chose d'inévitable et à laquelle il faut s'adapter.

Un exploitant agricole a obtenu, en travaillant en conformité avec la politique officielle de développement de l'agriculture nationale, des revenus annuels de l'ordre de plusieurs millions de pesos CUP. À la vue de ces résultats, l'homme, suspecté d'avoir violé la loi, a été arrêté. Il est vrai qu'un million de CUP équivaut à 40 000 CUC, ce qui peut sembler beaucoup, pour peu qu'on ne ramène cette somme au prix d'une livre de tomates ou d'oignons (30 CUP) ou encore d'une livre de brocoli (40 CUP) au marché de 19 et B, dans le quartier du Vedado. C'est à peine suffisant pour acheter une petite voiture d'occasion, de fabrication coréenne, sur le marché national où l'importation par des particuliers est totalement interdite.

Un autre agriculteur, qui a réussi dans la production et la commercialisation de fruits congelés, une réussite pour laquelle il a dû construire un entrepôt réfrigéré, a semble-t-il éveillé les soupçons des appareils judiciaires et policiers. Lorsqu'il a fait sa demande de passeport pour voyager à l'étranger, l'homme s'est vu informer sans autre explication qu'il ne pouvait quitter le territoire national. Le service concerné du ministère de l'Intérieur refuse tout simplement de lui délivrer un passeport pour voyager à l'étranger, ce dont tout Cubain à le droit.

Photo : Wanda Canals

Un entrepreneur étranger, créancier de l’État - qui est dans l'impossibilité de payer, a demandé qu'une partie des quelques 3 millions de dollars de dette lui soit réglée en CUC afin de pouvoir l'utiliser à son gré, à Cuba uniquement puisque le CUC n'a aucune valeur hors de ce pays. Sa demande, qui implique rien de moins que de reconnaître au CUC le caractère de monnaie au moins partiellement convertible et d'augmenter sa capacité de paiements internationaux, a été rejetée. Il semble que l'existence à Cuba d'étrangers possédant de grandes quantités de CUC est inconcevable et je le suppose, pernicieuse. Une conclusion, qui si elle est exacte, est difficilement compatible avec le contenu de la Loi sur les investissements étrangers à Cuba.

J'avoue que face à ces cas, j'ai dû battre en retraite afin de gagner du temps et chercher une explication rationnelle à ces faits et à d'autres manifestations de la politique réelle du gouvernement cubain. Dans les tréfonds de ma retraite intellectuelle, j'ai essayé de trouver des explications compatibles avec le respect que méritent les membres du gouvernement de Cuba, et en me souvenant comment et dans quelles conditions nous avons établi le socialisme à Cuba - il y a longtemps, au début des années soixante du siècle dernier, je suis arrivé à la conclusion que nous sommes restés prisonniers d'un passé que nous avons déjà oublié.

Photo : Wanda Canals

Comme une rencontre avec une civilisation inconnue; il faut remonter le cours de l'histoire pour expliquer pourquoi perdurent des idées et des comportements qui trouvent leur origine dans un contexte désormais dépassé et dont on a oublié pourquoi ils ont été nécessaires dans le passé.

Pour comprendre l'attitude conservatrice de certains membres de notre gouvernement et de nombreux Cubains, il faut adopter le point de vue de l'anthropologie(1) Il s'agit de comprendre la cause du comportement d'hommes organisés d'une certaine manière, et de comprendre comment et pourquoi ils pensent et ils agissent comme ils le font. En d'autres termes, il s'agit d'expliquer une rationalité implicite sous-jacente dont l'origine se rapporte à un contexte déjà lointain. Même si la révolution cubaine n'a pas plus de 60 ans, le temps pendant lequel une société connaît de profondes transformations équivaut à un temps chronologique bien plus important qu'en leur absence. Il s'agit ici de trouver une véritable explication à certaines règles qui s'appliquent dans une société "parce que c'est comme ça" : lorsqu'on interroge les personnes chargées de leur exécution, elles répondent que c'est ce qui est établi, un point c'est tout. Cela revient à dire qu'une norme, dont on suppose qu'elle est motivée par une raison - que l'on ignore désormais, est légitime du seul fait qu'elle existe, quand bien même elle serait en contradiction voire en antagonisme avec d'autres normes qui existent également. On a perdu la trace de son rapport au contexte qui l'a engendré.

Voyons quelques cas concrets de ce phénomène.

Après presque 10 années d'existence, les activités économiques productives privées et même l'achat de force de travail qu'elles impliquent ont finalement fait l'objet d'une reconnaissance légale à Cuba. À l'origine, le facteur déterminant a été la nécessité de licencier dans le secteur public de l'économie, il fallait par conséquent, permettre que ces personnes travaillent à leur compte pour gagner leur vie. On a logiquement estimé que ce que ces personnes pourraient produire serait bienvenu pour satisfaire les besoins insatisfaits de la population. Par ailleurs, il semble évident que toute activité productive exige des moyens matériels et que malheureusement, dans de nombreux cas, on ne peut pas les trouver sur le marché national; aussi, une solution logique pourrait être de les acheter à l'étranger. Il est aussi vrai que pour importer ces produits, il faut disposer de devises pour le paiement. Mais il se trouve que la spontanéité inhérente à l'économie de marché a créé un marché de change parallèle où l'on peut acquérir des devises à un taux de change déterminé par ce marché. Ce taux est avantageux pour la monnaie cubaine, dans la mesure où il fluctue entre 0,92 et 0,96 CUC pour un dollar nord-américain. Par conséquent, tout se conjugue pour que les entrepreneurs cubains puissent acquérir avec leurs propres ressources des devises nécessaires pour importer ce dont ils ont besoin. Cependant, il ne peuvent pas le faire, étant donné que la Douane Générale de la République applique la norme selon laquelle aucun particulier ne peut importer un article "à des fins commerciales". On ne peut comprendre une telle contradiction sans un éclairage anthropologique : la règle appliquée par la douane remonte au passé lointain du socialisme cubain, quand toute activité économique privée était totalement interdite, à l'exception des petits paysans qui étaient par ailleurs obligés de vendre tous leurs produits à l'État, qui leur fournissait des moyens de production. Il semble donc que la pérennité de cet ordre des choses, dans la mentalité des Cubains d'aujourd'hui, soit la raison implicite qui explique que le succès de toute activité privée jugée trop florissante soit soupçonnée d'être lié à des actes illégaux ou du moins moralement répréhensibles. Mais comme le disaient les Romains, quand quelqu'un vend et que quelqu'un d'autre achète, les deux y gagnent. Si ce n'était pas le cas, il n'y aurait pas de transaction.

Photo : Cubania

Si l'on se penche sur l'interdiction similaire qui frappe l'importation par les citoyens cubains d'une voiture ou de tout autre véhicule de charge, il faudrait également chercher son origine dans l'histoire du socialisme cubain, quand l'égalité des citoyens en matière de consommation était assurée par les carnets de rationnement. Cette mesure découlait de la situation de pénurie de l'époque, il s'agissait par cette distribution égalitaire, de mettre en œuvre un principe de justice sociale. Les voitures, relativement peu nombreuses, importées des pays socialistes, étaient vendues par l'État à un prix accessible et elles étaient réservés à des personnes méritantes choisies pour leur contribution aux activités de la société. De nos jours, si l'on autorisait l'importation d'automobiles, seuls ceux qui disposeraient de l'argent nécessaire pourraient les acheter, sans qu'il existe clairement d'autorité morale réellement acceptée par tous les citoyens, comme par le passé. Mais, ironie du destin, le marché de l'automobile étant limité aux véhicules existant à Cuba - américaines, vieilles Ladas, Fiats Polskis et voitures vendues par les entreprises d'État qui les louent et s'en défont au bout de deux ans - les prix sont au moins dix fois plus élevés que pour les équivalents à l'étranger, il en résulte que seuls les Cubains vraiment très riches peuvent les acheter. Voilà qui est en contradiction flagrante avec "l'horreur nationale" suscitée par l'inégalité des niveaux de vie et qui s'exprime par l'exclamation "Pourquoi eux et pas moi?"

 À suivre


1. "L'anthropologie culturelle est la branche de l'anthropologie visant la connaissance de l'être humain à travers l'étude de sa culture, c'est à dire des coutumes, mythes, croyances, normes et valeurs qui guident et standardisent son comportement en tant que membre d'un groupe social" (Wikipedia).

Segunda Cita

Segunda Cita est un blog créé en 2010 par le chanteur et compositeur cubain Silvio Rodríguez. Il est devenu un espace de réflexion, d’échange et de débat sur des sujets absents des médias traditionnels, qu’ils soient économiques ou politiques, environnement, culture, ou simplement les événements nationaux ou internationaux.

Avec un profil quasi journalistique où on peut trouver des articles, des chroniques et des essais de nombreux collaborateurs intellectuels cubains tels que l'auteur Guillermo Rodríguez Rivera, les écrivaines Alina B. López et Laidi Fernández de Juan, les économistes Juan Triana et Charles Romeo ainsi que le scientifique Giraldo Alayón García, entre autres.

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