Qui osera redéfinir le socialisme cubain ? II

2019-01-29 22:29:29
Charles Romeo
Qui osera redéfinir le socialisme cubain ? II

Charles Romeo, économiste franco-chilien, a rejoint la Révolution cubaine en mars 1959 lorsqu'il travaillait à la Commission économique pour l'Amérique latine (CEPAL). Il était un collaborateur d'Ernesto Che Guevara. S'en est suivi une carrière politique et économique à Cuba, il est ensuite devenu auteur d'ouvrages sur ces mêmes sujets.


D'autres phénomènes anthropologiques relèvent du principe "pour certaines choses oui, pour d'autres non".

Pendant des décennies, l'architecture et le bâtiment à Cuba ont été conditionnés et limités par les possibilités offertes par les structures en béton préfabriquées. De ce fait, on trouvait des collèges, des hôpitaux et des hôtels similaires du point de vue de leur structure. En outre et pour des raisons que j'ignore, la construction d'un hôtel avec ces matériaux prenait des années; par ailleurs les architectes n'avaient aucune notion du fonctionnement d'un hôtel. De nos jours, ces établissements ne parviennent, dans les meilleurs des cas, qu'à afficher trois étoiles.

Dans le cadre d'une politique de développement du tourisme international, il a été fait appel, intelligemment, à une grande entreprise française afin de construire en partenariat avec des entreprises cubaines, des hôtels quatre, cinq et cinq étoiles Plus en tenant des délais plus courts que ceux que proposaient les sociétés locales. La construction d'hôtels de qualité à Cuba a été révolutionnée, en témoigne le chiffre de 4,7 millions de touristes reçus cette année. Il faut cependant faire le constat, plus désagréable, que pour certaines activités, Cuba est loin de satisfaire aux exigences des standards internationaux, dans un pays qui se souvient de la phrase de José Martí "Notre vin est amer, mais c'est notre vin". Mais être intelligents, c'est d'abord reconnaître notre ignorance et c'est ensuite apprendre de ceux qui savent; c'est ce qui a été fait en matière de construction et de gestion d'hôtels destinés aux tourisme international.


Photo : www.radiocamaguey.cu

Pourquoi ne pas généraliser ces bonnes pratiques à d'autres secteurs dans lesquels les modèles de fonctionnement sont inefficaces, en particulier dans les entreprises d'État à la gestion empirique et de plus en plus déficiente ? C'est le cas de la compagnie aérienne Cubana de Aviación qui en est arrivé au point de ne plus pouvoir satisfaire la demande pour ses vols nationaux et dont les bureaux de vente ont été destinés à la vente de billets d' autobus. Ses avions ne sont plus en état de voler mais l'entreprise continue d'exister grâce au financement de l'État. Pourquoi ne pas faire dans ce cas la même chose que pour la construction d'hôtels ? En vertu du principe de réciprocité, pour chaque vol venu de l'étranger et ayant pour destination Cuba, la compagnie Cubana peut opérer un vol vers le pays d'origine; or, on parle de près de cinq millions de passagers qui arrivent chaque année à Cuba par voie aérienne, sans compter les potentialités du marché intérieur. Et même si le blocus des Etats-Unis empêche pratiquement l'acquisition d'avions modernes, il ne limite pas la location d'appareils ou l'association avec des compagnies aériennes de prestige.(2)

Photo : Cubania

Par ailleurs, il y a un manque de voitures de location à Cuba où les entreprises d'État ne parviennent pas à satisfaire la demande. Le plus petit véhicule de location coûte quelques 70 dollars par jour, soit 490 dollars sur une semaine. Pour se faire une idée concrète "cubaine" de ce que représente cette somme, il suffit de dire qu'une tonne de riz coûte environ 450 dollars sur le marché international, c'est-à-dire que chaque semaine, le manque à gagner pour une voiture non louée équivaut à l'achat par Cuba d'une tonne de riz. Cependant, une petite voiture coûte quelques 9000 dollars, l'importation de 1000 véhicules se chiffre donc à 9 millions de dollars, 18 millions pour 2000 voitures et pas moins de 27 millions pour 3000 véhicules. Étant donné qu'il existe une loi autorisant les investissements étrangers à Cuba, pourquoi ne fait-on pas un appel d'offre pour une entreprise mixte ou totalement étrangère souhaitant s'implanter dans le pays ? On peut avancer qu’il s’agit d’un marché captif, ce qui est vrai, mais il est tout aussi vrai qu'il faut importer du riz.

D'accord pour faire construire et gérer des hôtels. Pas pour développer le transport aérien national ou pour acquérir plus de véhicules de location.

En vérité, il y a une réalité qui n'est compréhensible qu'au moyen d'une recherche anthropologique sur les idées, les habitudes et les manières de penser non seulement de ceux qui prennent des décisions au sein du gouvernement cubain mais aussi de beaucoup de Cubains. Le Secrétaire du Conseil d'État a affirmé, en présentant le projet de texte constitutionnel à l'Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, que la nouvelle Constitution va impliquer de modifier une cinquantaine de lois. Mais il faudra aussi changer des idées qui sont apparues dans le passé et qui n'ont plus de raison d'être, si l'on veut vraiment mener à bien les changements annoncés.

Remontons le cours de l'histoire et souvenons-nous des principes fondamentaux qui ont guidé l'établissement du socialisme à Cuba.

L'approche "anthropologique" que nous proposons exige de revenir à l'époque où l'on commençait à construire le socialisme à Cuba et de mettre à jour les principes fondamentaux d'organisation de l'économie socialiste appliqués par ceux qui, en 1961 et 1962, ont dû mettre en place cet ordre social à Cuba. Ils ne savaient rien sur le socialisme, hormis ce qu'ils avaient pu apprendre pendant quelque voyage dans un pays de l'Est, en lisant le Manuel d'Économique Politique de l'Académie des Sciences de l'URSS - le modèle à suivre, en suivant les indications des conseillers venus d'Union Soviétique et de Tchécoslovaquie pour les aider. Je dis cela parce que j'ai été l'un de ces "apprentis constructeurs du socialisme".

Photo : Cubania

Le premier principe fondamental appliqué a été l'appropriation par l'État cubain, au nom du peuple et en tant que représentant de celui-ci, des principaux moyens de production et de toutes les ressources naturelles du pays, à l'exception des terres appartenant aux petits paysans. (3) Et même si un secteur privé avec certains commerces, ateliers artisanaux et petites entreprises industrielles a subsisté dans un premier temps, il a totalement et absolument été étatisé en 1968. À partir de cette date, la production et le commerce ont été réservés à l'État et aux petits paysans qui devaient vendre la totalité de leurs produits à l'État.

Il résultait de ce principe fondamental que seul l'État pouvait importer et exporter via des entreprises commerciales créées à cet effet, et toutes les autres entreprises, qui appartenaient aussi à l'État, ne pouvaient pas le faire directement.

Photo : Cubania

Le débat public concernant le caractère marchand ou non-marchand de la production dans le socialisme cubain a débouché sur une solution éclectique : le modèle de financement des entreprises industrielles reposait sur l'idée qu'il n'y avait pas d'échanges marchands entre entreprises appartenant à un même propriétaire (l'État), tout en reconnaissant l'existence d'échanges marchands en matière de vente aux particuliers et dans l'agriculture, tout comme dans le commerce extérieur. À la fin des années 1960, les registres qui rendaient compte des transactions commerciales ont été éliminés et on a commencé à quantifier et à contrôler les échanges de produits en termes uniquement physiques : tonnes, quintaux, arrobes, livres, unités. La planification, instrument de direction de l'économie se déclinait en plans de production, d'approvisionnement, d'investissement et de livraisons de produits finis exprimés en ces unités physiques. La comptabilité était devenue une opération d'enregistrement sans utilité pratique. (4) 


A suivre


(2) En 1979, dans le cadre de la plus grande opération de vols charter pour la communauté cubaine des États-Unis, organisée par Cimex et Havanatur, j'étais parvenu à ce que Cubana de Aviación signe un contrat aux États-Unis. Les avions IL 62 firent le trajet La Havane-Miami-La Havane alors que Cuba n'avait pas de relations diplomatiques avec ce pays. À l'époque, nous avions été capable de le faire, mais plus aujourd'hui.

(3) Il faut dire à ce sujet que nous connaissions la conclusion de Marx dans le chapitre XXIV du premier livre du Capital selon lequel "Les expropriateurs sont expropriés". Et nous avons étendu cette condition du socialisme à toutes les ressources naturelles. Je me souviens que dès octobre 1959 j'avais été chargé par le Che de rédiger deux lois, l'un étatisait toutes les ressources minérales et l'autre étatisait les gisements d'hydrocarbures; toutes deux furent adoptées avant la fin de l'année.

(4) On envoya des comptables et des avocats à des ateliers artisanaux pour leur faire faire un travail "utile".

Segunda Cita

Segunda Cita est un blog créé en 2010 par le chanteur et compositeur cubain Silvio Rodríguez. Il est devenu un espace de réflexion, d’échange et de débat sur des sujets absents des médias traditionnels, qu’ils soient économiques ou politiques, environnement, culture, ou simplement les événements nationaux ou internationaux.

Avec un profil quasi journalistique où on peut trouver des articles, des chroniques et des essais de nombreux collaborateurs intellectuels cubains tels que l'auteur Guillermo Rodríguez Rivera, les écrivaines Alina B. López et Laidi Fernández de Juan, les économistes Juan Triana et Charles Romeo ainsi que le scientifique Giraldo Alayón García, entre autres.

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