Qui osera redefinir le socialisme ? III

2019-02-08 20:02:14
Charles Romeo
Qui osera redefinir le socialisme ? III

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Les ressources ont cessé d'être distribuées au moyen des mécanismes de marché, les prix étaient calculés et établis par l'État.

Même si la population acquerrait des articles moyennant de l'argent, les prix constants et très bas étaient fixés selon un système de quotas - chaque personne ayant droit à la même quantité de produits - dont les carnets d'approvisionnement rendent compte. Au lieu d'aller à l'épicerie du coin pour faire ses courses, on y allait pour "voir ce qu'on y donnait". Seuls les hôtels, les cafés, les restaurants, les cinémas, les cabarets et les moyens de transports, qui appartenaient tous à l'État, pouvaient vendre des articles ou des services aux clients contre de l'argent et sans carnet d'approvisionnement. Même les téléphones publics ou les rencontres sportives étaient gratuits.

L'utilisation de l'argent s'étant restreinte, toutes les banques ont fusionné, les comptes courants personnels et les chèques ont été éliminés, seuls les comptes d'épargne ont subsisté.

Photo : Cubania

Étant donné que pratiquement toute l'économie avait été étatisée, les impôts avaient perdu leur raison d'être, ils ont donc été éliminés tout comme le fisc.

Les voyages à l'étranger pour raisons personnelles étaient soumis à une autorisation qui n'était délivrée qu'au terme d'une enquête poussée et la vente de devises à ces fins a été restreinte aux personnes disposant d'une d'autorisation officielle. La possession de devises étrangères par des particuliers a ensuite été interdite.

En éliminant toutes les manifestations caractéristiques d'une économie de marché capitaliste, on avait apparemment simplifié le système économique, gagné en contrôle et amélioré le fonctionnement du système. Apparemment, l'État disposait du pouvoir et des instruments pour mettre en œuvre ses décisions. Mais, à vrai dire, le résultat concret ne correspondait pas toujours avec ce qui avait été décidé. (5)

À l'époque, dans les années 1980, sur décision du gouvernement, le nombre annuel de touristes était limité à 200 000 Canadiens, quelques milliers de Mexicains, et pas plus de 60 000 émigrés cubains résidant aux États-Unis; le tourisme international pouvait "corrompre" la société révolutionnaire. Aujourd'hui, ce chiffre s'élève à 4,7 millions de personnes.(6) Personne n'était autorisé à travailler à en tant que cuentaproprista (travailleur indépendant). Le CUC n'existait pas, même les dollars ont cessé de circuler jusqu'à l'ouverture des premiers magasins pour touristes, où, d'une manière ou d'une autre, des Cubains parvenaient à acquérir quelques articles importés, malgré l'interdiction de posséder des devises. En 1984, le décret 40 autorisa les investissements étrangers à Cuba, il resterait lettre morte. Après l'effondrement de l'URSS, un ministère des Investissements étrangers fut créé, mais il ressemblait plutôt à un ministère Contre les investissements étrangers. C'est aussi à cette époque que fut autorisée l'ouverture de marchés privés avant que le gouvernement ne fasse rapidement machine arrière.


On rédigea des lois, des décrets ayant force de loi et des résolutions ministérielles qui s'appliquaient à tous et dans tout le pays. Leur entrée en vigueur concrétisait un système économique qui a déterminé le mode de vie des Cubains et qui a été conçu selon un modèle de socialisme remontant à une époque déjà lointaine, différente de la nôtre.

Au moins trois générations de Cubains ont connu le socialisme, or les conditions d'existence à Cuba ont changé, et il a été décidé qu'elles changeraient davantage encore, dans un monde qui est également bien différent. Néanmoins, de nombreuses normes qui appartiennent à ce passé sont toujours en vigueur et sont clairement devenues contradictoires avec ce qui se fait de nos jours à Cuba et ce qui est envisagé pour l'avenir.

Pire, il y a une tendance à croire que l'organisation socialiste du passé est le véritable socialisme dont des décennies de pratique sont le garant, et que les changements s'écartant de manière visible de cette expérience sont des déformations de ce que devrait être le socialisme, et ce même si le monde s'est transformé. En fait, ce qui inquiète de nombreuses personnes, au sein du gouvernement et parmi le peuple en général, c'est que l'on envisage de modifier des principes fondamentaux sur lesquels a été établi le socialisme il y a presque 60 ans, un socialisme qui, bon an mal an, a fonctionné jusqu'à aujourd'hui. À défaut de socialisme "réel" de référence, on fait appel au passé vécu du socialisme cubain. C'est la peur de passer de ce qui est connu à l'inconnu et à ce qui reste à connaître, c'est l'instinct qui dit : "dans le doute abstiens-toi". L'existence d'une importante différence de niveau de vie entre une minorité de paysans, d'artisans et d'entrepreneurs et une majorité de travailleurs salariés est choquante, elle est perçue comme un attentat contre le socialisme, du moins contre le socialisme vécu par les Cubains pendant des décennies. (7) 


Puisqu'il a été prouvé que l'État - qui garantit l'éducation pour tous, des soins de santé, le logement, l'alimentation aussi réduite soit-elle, les appareils ménagers de base, le droit au travail et à la participation politique dans tout le pays, ce qui est déjà beaucoup - n'est pas capable de satisfaire tous les besoins des Cubains, l'heure est venue de permettre aux Cubains eux-mêmes de prendre en charge tout le reste, selon leur souhait et volonté, et de permettre aux entreprises étrangères de pallier les déficits productifs; pour ce faire, le marché doit opérer conjointement avec la planification. Comment y parvenir ? Cela reste à inventer.

Le principe révolutionnaire que nous a légué Fidel, changer tout ce qui doit être changé, suppose que les révolutionnaires aient la capacité le mettre en œuvre, autrement dit, cela suppose d'avoir le pouvoir politique pour le faire, ce qui est toujours le cas depuis la victoire de la Révolution. Par conséquent, que peut-on craindre ? Si une erreur est commise dans le processus de "saut vers l'inconnu" comme Raul a défini la construction d'une économie socialiste efficace, il suffira de revenir sur ce qui n'a pas fonctionné.



(5) Dans son discours d'ouverture au Premier Congrès du Parti Communiste de Cuba, en décembre 1975, l'autocritique de Fidel sur la politique menée pendant les premières années de socialisme fut implacable et lapidaire.

(6) Quand les circonstances ont obligé Cuba à développer le tourisme international pour survivre suite à la disparition du camp socialiste, les nouveaux hôtels furent construits dans des îlots isolés qui comptaient même leurs propres aéroports internationaux et qui ressemblaient en fait à des "camps de concentration" pour touristes, pour, d'après mois, éviter une contamination de la société cubaine. Sur le pont d'entrée de Varadéro, "une frontière" contrôlée par la police fut établie pour barrer la route aux Cubains qui n'avaient rien à faire sur la péninsule de Hicacos. On a également interdit aux Cubains d'entrer dans les hôtels destinés au tourisme international. Mais ce sont les touristes eux-mêmes qui ont découvert le principal attrait de Cuba : les Cubains et leur culture. Ils ont ainsi réussi à orienter le développement de l'infrastructure touristique vers les villes et ses habitants. La Havane est actuellement la première destination touristique du pays. Il y a du soleil et des plages dans toutes les Caraïbes, mais il n'y a qu'à Cuba que l'on trouve les Cubains et la culture cubaine.

(7) Je ne voudrais pas croire que les véritables motivations de certains soient du type : "Personnellement, les changements me conviennent-ils ?"

 

Segunda Cita

Segunda Cita est un blog créé en 2010 par le chanteur et compositeur cubain Silvio Rodríguez. Il est devenu un espace de réflexion, d’échange et de débat sur des sujets absents des médias traditionnels, qu’ils soient économiques ou politiques, environnement, culture, ou simplement les événements nationaux ou internationaux.

Avec un profil quasi journalistique où on peut trouver des articles, des chroniques et des essais de nombreux collaborateurs intellectuels cubains tels que l'auteur Guillermo Rodríguez Rivera, les écrivaines Alina B. López et Laidi Fernández de Juan, les économistes Juan Triana et Charles Romeo ainsi que le scientifique Giraldo Alayón García, entre autres.

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