Sous les traces de l’Afrique à Cuba

2018-12-07 19:52:36
Ariadna Martín Díaz
Sous les traces de l’Afrique à Cuba

Les premiers esclaves africains arrivent à Cuba en 1517, date de délivrance de la première licence autorisant l’introduction des esclaves dans les Antilles (1). L’importation de main d’œuvre esclave se poursuit jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1886. Selon les estimations, Cuba a reçu environ un million d’hommes et de femmes provenant de la zone comprise entre l’Afrique occidentale et centrale.

Au XIXe siècle, le nombre d’esclaves importés a augmenté à un rythme toujours croissant pour atteindre des chiffres alarmants. En 1841, selon les données contenues dans l’Annuaire statistique de la République de Cuba (2), plus de la moitié de la population cubaine, soit 58,5 p.100, était noire.

La plupart des esclaves étaient concentrés dans les régions sucrières les plus productives : La Havane, Matanzas et Trinidad. C’est dans ces territoires où les traces de l’Afrique à Cuba sont plus palpables.

Sociétés africaines et cabildos de nación

Apparemment, l’identité afro-cubaine est le fruit d’une culture homogène. Cependant, la présence de plus de 200 ethnies africaines (3) a été vérifiée.

Elles se sont rassemblées dans des communautés à caractère culturel et religieux dénommées cabildos de nación. Les cabildos, qui étaient des sociétés formées de membres d’un groupe ethnique spécifique, avaient pour but de s’entraider et de porter secours à ceux qui en avaient besoin. Pour pratiquer les cultes ancestraux, ils dupaient la société coloniale en laissant croire qu’ils vénéraient les vierges et les saints catholiques, ce qui leur assurait une certaine légalité.

Certains travaux font allusion à l’existence de cabildos noirs à Cuba depuis 1568. Or, ce n’est qu’au XIXe siècle qu’ils connaissent une visibilité accrue au sein de la société cubaine (4). Les cabildos lucumi ou yoruba, congo-angola, arara et carabali sont les plus connus.

Le groupe ethnique yoruba ou lucumi, largement représenté à Cuba, est composé de plusieurs tribus provenant des royaumes Oyo, Owu, Ijebu, Egba, Igbomina, Ekitis, Owo, Ondo, Ijesha, Egbado, Shabe, Ketu et Awor . Pendant de nombreuses années, la nation yoruba a été une puissance économique dans le continent africain, et son développement socioculturel et artistique dépassait de loin celui d’autres tribus de l’Afrique noire (5).

Pièces de la collection du Musée d'art africain à Matanzas

À Cuba, les yorubas ont pratiqué le culte des orishas par le biais de la Regla de Ocha ou santería cubaine. Ces pratiques font appel à la musique et à la danse comme expression religieuse, ainsi qu’au battement de tambours sacrés. Actuellement, la Regla de Ocha est l’une des manifestations religieuses les plus populaires, répandue par la diaspora cubaine en Amérique latine, aux États-Unis et en Europe.

Les esclaves congo ou bantou provenaient des nations congo et Angola. Parmi les nationalités les plus en vue à Cuba, citons les congos, les mandingas, les minas et les gangás. Il faut préciser que les congos sont un groupe ethnique très vaste qui regroupe d’autres ethnies, dont : mumbona, musumdi, mumbala, mondongos, cabenda, mayombe, masinga, banguela, munyaca, loango, musongo, mundamba et entotera.

Ils ont développé une pratique religieuse connue sous le nom de Regla Palo Monte, Mayombe ou Regla Conga, dont les fondements primordiaux sont le culte des morts, des ancêtres, de la nature et du Saint-Esprit.

Les tribus provenant de la région du Dahomey, dont les Ewes, les Adjas et les Fong, sont connues comme les Arara. Rivaux historiques des Yorubas, les Dahoméens ont été mis sous le joug de cette nation pendant presque 100 ans. Cependant, au XIXe siècle, ils ont atteint un grand pouvoir commercial dans la zone, devenant de la sorte les principaux promoteurs de la vente de bozales yoruba aux trafiquants d’esclaves. 

Autel à Santa Bárbara ou Shangó

À Cuba, les sociétés arara se sont établies en particulier à Matanzas et à La Havane. Aujourd’hui, les deux seuls cabildos officiels se trouvent dans la province de Matanzas. Ils manifestent leur religiosité à travers la Regla Arara, religion afro-cubaine qui présente beaucoup de points communs avec la Regla de Ocha.

Les Carabalis, provenant de la région du Calabar, étaient représentés à Cuba par les tribus Suamo, Bibi, Bricamo, Bras, Abaya, Briche, Eluyo, Efi, Hatan et Berún.

Les esclaves carabali ont choisi une modalité particulière d’association. Outre les cabildos de nación, la société secrète abakuá voit le jour vers la fin du XIXe siècle. Appelés aussi Ñáñigos, ils forment une organisation socioreligieuse à l’instar des sociétés fraternelles secrètes, où leurs membres appartiennent tous au sexe masculin. Ils ont leur propre credo, la Regla Kimbisa, régie par un code éthique très rigoureux.

Les sociétés abakuá existent seulement à Cuba, spécifiquement à La Havane et à Matanzas.

Le présent

Le XXe siècle a représenté une période de déclin des cabildos afro‑cubains, dont un bon nombre a disparu en raison des interdits religieux, du racisme et des pressions politiques. Néanmoins, quelques-uns existent encore de nos jours.

La ville de Matanzas accueille quatre cabildos officiels qui ont vu le jour au début et au milieu du XIXe siècle : Santa Teresa de Jesús (Lucumi), San Juan Bautista (Iyessá Moddú), Espíritu Santo (Arara) et Niño Jesús (Carabali) (6).

À l’heure actuelle, ces cabildos, chargés de garder les traditions culturelles et religieuses les plus ancestrales, représentent un patrimoine immatériel d’une grande valeur pour la culture cubaine.


Traduction: Fernández-Reyes



1. Ramón de la Sagra: Historia física, política y natural de la Isla de Cuba. Paris, 1842. Cité par Ortiz, F. (1975). Los Negros Esclavos

2. Résumé de Anuario Estadístico de la República de Cuba. Cité par Ortiz, F. (1916) Los Negros Esclavos

3. Rodríguez, J et Ortiz, M. (2003) Transnacionalización de los cabildos afrocubanos (comunidades transnacionales afrocubanas)

4. Bolivar, N. (1995). El legado africano en Cuba

5. Lachatañeré, R. Note historique sur les Lucumi

6. San Marful Orbis, E. (2013) Azúcar, población y poblamiento en Matanzas (Siglos XV-XXI)


Sur le même thème