Telmary ou "le hip hop avec identité"

2019-03-24 00:15:48
Berta Reventós
Telmary ou "le hip hop avec identité"

Telmy Telma de La Habana sana, plus connue sous le nom de Telmary, est une chanteuse de rap très cubaine. Son dernier album, intitulé Fuerza Arará, a été nominé aux Latin Grammy Awards. Elle se produira prochainement sur la scène dans le cadre du festival multiculturel Havana World Music. Telmary défend avec ses paroles les racines africaines de la culture cubaine et l’autonomisation de la femme en faisant appel à un genre musical propre, c’est-à-dire des poèmes interprétés sous forme de jazz rap ou de hip-hop « avec identité », selon ses propres mots.

Nous avons pris rendez-vous au studio PM, de Pablo Milanés, dans le quartier du Vedado. Elle arrive en retard car elle enregistrait une chanson. Quand elle sort, portant une robe bleu électrique, des lunettes de soleil bleu aussi—qui ne semblent plus nécessaires à cette heure du jour— un turban multicolore et plusieurs bagues XL en argent, le fait qu’on l’ait attendu ne paraît pas très grave. Fabuleusement stressée, elle demande à son assistant s’il a été capable de lui trouver quelque chose à boire car elle est « épuisée ». Elle nous demande d’agir en vitesse parce qu’elle doit faire ses valises « car je pars demain matin à cinq heures pour le Canada ». Elle doit se rendre à Toronto afin de participer au gala des prix Juno, pour lesquels elle a été nominée. Allons alors droit au but.

Du journalisme à la chanson

« Moi, je suis arrivée à la musique en 1999 presque par accident ». Telmary Díaz, ou Telmary tout court, voulait devenir journaliste, comme sa mère. « Mais je me suis vite rendue compte qu’à Cuba ce métier est très compliqué ». Elle a donc décidé « d’utiliser le micro en tant qu’instrument de pouvoir ». Pionnière du hip-hop à Cuba, elle a fait partie tout d’abord du groupe Free Hole Negro, avant de co-fonder, en 2002, le projet Interactivo. « Dans Interactivo,les idées de tous ont la même valeur ». Grâce à l’élan apporté par ce groupe, qui continue de faire salle comble chaque mercredi soir au théâtre Bertolt Brecht, elle a enregistré son premier disque en solo, A diario, prix Cubadisco 2007, enregistré justement dans ce même studio qui lui « apporte un tas de beaux souvenirs ».

Image du Istagram de l'artiste Telmary y Habana Sana

Une musique multiculturelle

Sa première tournée au Canada a duré plus que prévu. « Je suis tombée amoureuse de son ambiance multiculturelle ». Là, elle a collaboré avec des musiciens locaux et parcouru avec eux la scène internationale. Elle a d’ailleurs pu développer son projet en tant que jazz poet. « Je me servais de la poésie comme instrument d’improvisation, accompagnée de jazzmen. » En langue espagnole ? « Oui, la musique est un langage universel ». Au Canada, elle a appris « à être multiculturelle, à respecter toutes les cultures et à défendre plus que jamais la mienne ». Tout ceci est reflété dans son deuxième album, Libre, enregistré une fois rentrée à Cuba, enceinte alors d’une petite fille. Après avoir remporté le prix Cubadisco 2014, Telmary a créé son propre groupe, Habana Sana, avec lequel elle a enregistré l’an dernier son troisième album, Fuerza Arará, nominé aux Latin Grammy Awards. Dans ce cas, « nous cherchons des modalités d’improvisation caractéristiques de notre culture, dont la moyugba afro-cubaine, le repentismo et le changüi, entre autres ».

Groupe de Telmary y Habana Sana en concertPhoto : Facebook de l'artiste

Un rap conscient, un rap qui écoute

Sur la scène, Telmary et son groupe rendent hommage aux motifs africains. Elle fait constamment allusion aux chants propres de la culture yoruba. « Je m’accroche aux racines africaines car elles m’émeuvent. Lorsqu’un babalawo invoque Ashe, ou lorsque j’écoute les prières de la religion afro‑cubaine, c’est comme si j’écoutais du rap. » La passion pour la culture afro provient aussi du fait que « des années durant, elle a été un sujet tabou ». Apparemment, elle aime les lignes ténues : Telmary chante aux transports en commun déficitaires et au machisme des Cubains (et des Cubaines car, à son avis, « les mères latines reproduisent des modèles sexistes au moment d’éduquer leurs enfants »). Quoiqu’il en soit, ses attaques ne sont jamais frontales : « la poésie et le double sens jouent un rôle. » Lequel ? « Celui de contourner la censure. »

Cette année, Telmary se produira pour la première fois au festival Havana World Music, un projet « intéressant et magnifique » à son avis en raison des échanges culturels qu’il facilite, « très nécessaire pour les musiciens cubains, qui y acquièrent des connaissances en matière de discipline et de sonorité et apprennent à écouter les autres musiciens ». Pour elle, qui rappe, il est fondamental que le son des instruments ne soit pas trop fort, ce qui devient parfois difficile parce que « les musiciens cubains sont très talentueux, mais trop égocentriques… c’est comme Cuba, n’est-ce pas ? »

Une femme saluePhoto : Facebook de l'artiste

La Havane (« saine ? ») de Telmary

À l’instar d’autres musiciens, écrivains et cinéastes de toutes les époques, Telmary trouve son inspiration dans cette île magique et contradictoire : « Cuba est ma muse : le boulevard de bord de mer, la queue pour acheter du pain, le parcours en almendrón (voiture américaine classique), les gens qui parlent des problèmes quotidiens… tout ceci me nourrit. » L’interaction avec les Havanais l’aide à avoir les pieds sur terre. « Je me produis dans des fêtes privées, mais je participe toujours aux peñas (cercles de fans) au théâtre Bertolt Brecht, où je suis à l’aise, comme si j’étais chez moi, accompagnée d’Interactivo chaque mercredi, et de mon groupe deux samedis par mois. »

Même si elle travaille la nuit, Telmary essaie de tirer profit de la vaste offre musicale de La Havane. Elle nous parle des sites les plus attrayants pour écouter de la musique en direct et découvrir toute sorte de genre musical. Les mardis c’est Havana D’Primera, les mercredis, « le plus intéressant, c’est toujours Interactivo », et puis « Osain del Monte pour de la rumba », les jeudis sont répartis entre la peña de Ray Fernández, dans le Diablo Tun-Tún, et celle d’Alain Pérez, juste à côté, dans la Casa de la Musique de Miramar. Et « où joue l’orchestre des Van Van, j’y suis, ou Cimafunk, que j'adore ».

femme assise qui parlePhoto : William Cruz Perdomo

Avant de devenir végétarienne (d’où l’addition de « La Havane saine »), elle était fanatique des dumplings de viande et de légumes d’un nouveau restaurant chinois sur Calle L et 13. Elle commande le ceviche et la complète cubaine « pour casser le régime » dans Más Habana (Vieille Havane), et elle aime bien épicer—« je suis une drôle de Cubaine »—ses tacos dans le Burrito Habanero. Mais son endroit préféré pour « sa magie » c’est le restaurant Habana Blues, inspiré du film qui porte le même nom, pour lequel elle a travaillé comme conseillère musicale. « Les serveurs et cantiniers sont des acteurs cubains qui travaillent à mi-temps : imagine que l’autre jour le host était Enrique Molina ! ». Et en plus, il y a de la musique en direct, un menu enfant et des côtes caramélisées avec un bon verre de vin chilien Frontera !

Pour « le grand public », elle est fan du Pavillon Cuba, qui a « plein d’activités » et du fait que les concerts aient lieu l’après-midi, « mes tantes et cousines, en plus des enfants de la classe de ma fille peuvent tous y aller, et je les invite toujours à chanter sur scène ». Pour Samara (dont le prénom s’inspire de la chanson de Camarón), danser sur scène avec sa mère et ses amies c’est le plan parfait, mais Telmary préfère l’amener au Parque Lenin pour un piquenique, ou passer la journée aux Plages de l’Est. En famille, elle aime aller à Cienfuegos, la province natale de son époux, où ils louent un petit bateau sur la lagune et se baignent vers un îlot où la rivière retrouve la mer et « y jaillit une petite source d’eau ». Ils aiment aussi aller au Nicho, surtout l’été, « parce qu’à moi, l’eau chaude de la mer me tue ». 

 
 


Traduction : Fernández-Reyes