Vitria : l’art du détail et la renaissance de la créativité

2020-04-12 02:40:45
Bryan Campbell
Vitria : l’art du détail et la renaissance de la créativité

Avec la tranquillité et la simplicité typique de ceux qui semblent ignorer l’importance de leur travail, Adriana et Irena font renaître l’ancienne tradition et l’art des vitraux dans les rues animées de la Vieille-Havane. Elles fixent leur attention sur la sauvegarde du patrimoine historique et créent un commerce dans un pays qui cherche encore la définition de son destin. On est alors surpris de leurs acquis et leur identité unique : artistes, entrepreneuses à succès, jeunes talentueuses et actives dans un domaine alternatif qui anime la ville et nourrit d'espoirs sur l’avenir de l’île. Cubanía les a rencontré dans son atelier à la Vieille Havane.

Débuts et tradition de l’art des vitraux à Cuba

La conversation avec les fondatrices de Vitria prend la tournure d' un cours d’histoire sur les vitraux et les spécificités de l’industrie où elles s’insèrent. Elle nous permet de connaître les complexités de l’entrepreneuriat social à Cuba et de partager l’enthousiasme de deux jeunes femmes. Dans une Havane qui cherche à se réinventer et qui parie pour la restauration de structures historiques, peut-être pour revivre la gloire et l’imaginaire du progrès économique colonial, Vitria s’embarque avec passion dans la sauvegarde d’un métier qui a pour but d’embellir et de raconter des histoires.

Mais derrière leur passion se cache la grande influence du hasard sur leur décision de se consacrer à ce métier. Irena et Adriana, fondatrices de cette petite entreprise coopérative, ont opté, à l’École Atelier de La Havane dirigée par l’Office de l’historien de la ville, pour le métier des verres. « J’ai eu toujours du mal à dessiner. Les muraux et les verres attiraient mon attention. Pour me consacrer à l’art mural, je devais peindre. Alors, j’ai opté pour les verres. »

artisanat a cuba, vitraux, Vitria, femmes et artisanat, femmes cubaines, patrimoine, tradition, restauration, entrepreunariat,jeunes talents a cuba

En les entendant parler de leur rencontre, de leurs motivations et des premiers pas faits dans le monde de la restauration, on suit les leçons d’un couple qui reste soudé, à savoir Cuba et les vitraux. Il y a des points communs entre les vitraux des grandes cathédrales européennes du XIIe siècle et ceux qui ont connu un grand essor à Cuba, et qui font aujourd’hui partie intégrante du paysage urbain des centres patrimoniaux.

Des églises, des centres de culte, des anciennes demeures et des édifices publiques des villes cubaines font étalage en général de belles décorations. « Les vitraux cadraient bien avec le plan d’aménagement et le climat de villes comme La Havane. »

Malgré l’éclectisme caractérisant l’urbanisme cubain, l’influence de la modernité étasunienne des années 1940 et le changement de priorités qu’a permis la Révolution cubaine quelques années plus tard, les vitraux n’ont pas disparu de l’architecture créole. Même si l’on avait déjà aperçu des changements aussi bien dans leur utilisation que dans les techniques utilisées, la Révolution a marqué un tournant (…) on a créé l’atelier d’où provient Rosa María de la Terga, principale animatrice ces dernières années de l’art des vitraux (…)

intérieur de maison avec des vitraux, Vitria, femmes et artisanat, femmes cubaines, patrimoine, tradition, restauration, entrepreunariat,jeunes talents a cuba

L’entreprise sociale et le secteur privé dans la sauvegarde du patrimoine culturel

Le désir de sauvegarder la valeur patrimoniale des villes cubaines, l’apparition de nouvelles voies dans la société et les difficultés économiques rencontrées, semblaient être le cadre idéal pour incorporer le jeune secteur privé au travail de restauration de l’État. C’était au moins le critère d’Adriana et d’Irena au moment de monter leur affaire. « Dans un premier temps, notre aspiration était celle de nous impliquer davantage dans le travail de l’Office de l’historien. Or, jusqu’à présent, nous n’avons participé qu’à deux projets et notre travail vise notamment les particuliers et le secteur privé. »

Malgré l'engouement et les incroyables potentialités d’associations entre la société civile et l’État, la réalité s’interpose : la bureaucratisation des processus et le manque de communication ont parfois le dernier mot. « Les liens avec l’Office de l’historien peuvent être renforcés davantage. »

Malgré ces circonstances adverses, Vitria a fait preuve de succès ces dernières années, passant d’une simple idée à une affaire rentable. Les deux jeunes femmes remémorent aujourd’hui leurs débuts, lorsqu’elles attendaient des permis, lorsqu’elles devaient faire face à l’incertitude de payer des impôts ou lorsqu’elles partageaient un espace de travail avec d’autres.

atelier de vitraux,artisanat a cuba, vitraux, Vitria, femmes et artisanat, femmes cubaines, patrimoine, tradition, restauration, entrepreunariat,jeunes talents a cuba

En dépit de ces difficultés, du coût des matériaux nécessaires et des problèmes rencontrés pour les obtenir, elles ont réussi à accéder à de nouveaux espaces de promotion : par exemple, une expérience sur la plateforme Airbnb, plusieurs interviews accordées aux médias numériques du journalisme indépendant cubain et enfin, l'intégration dans les mécanismes de coopération avec l’Office de l’historien de La Havane. C'est par ce dernier partenariat qu'elles ont pu recevoir d’importants financements pour le développement de leur travail.

L’objectif à atteindre est clair pour Adriana et Irena : faire en sorte qu’un nombre toujours croissant de personnes comprennent la valeur culturelle des vitraux, faire connaître la fonction sociale de leur affaire et contribuer à créer de la beauté et du bien-être. « Nous avons pu constater qu’il y a des clients qui négocient sans mesurer la valeur et le coût de notre activité. » Pourtant, le fait d’être un commerce géré par des femmes jeunes ne constitue pas un problème de l’avis de ces entrepreneuses. On dirait qu’elles sont habituées à lutter contre l’adversité et à se prouver à elles-mêmes, toujours avec un sourire au visage, qu'elles peuvent réussir !

Au terme d’une longue période de travail intense, Vitria poursuit son développement. Aujourd’hui, une étagère remplie de bijoux et d’accessoires faits à partir de verre non utilisé vous accueille à l’entrée de l’atelier. Sous l’une des tables de travail, il y a une boîte pleine de déchets et de restes de verre ; ils seront plus tard recyclés. Adriana et Irena reconnaissent les difficultés de prédire ou d’envisager leur croissance dans les conditions actuelles de l’économie et de la société cubaines. Mais elles, toujours enthousiastes, rêvent d’un avenir pléthore de possibilités.

reflet d'un vitral, artisanat a cuba, vitraux, Vitria, femmes et artisanat, femmes cubaines, patrimoine, tradition, restauration, entrepreunariat,jeunes talents a cubaPhoto : Claudio Pelaez Sordo -OncubaNews

Recommandations :

- Où découvrir des vitraux uniques : Iglesia de Paula,  Hôtel Raquel

- Où apprécier leur art et leurs travaux : Alliance française à La Havane (siège de la rue Prado), au musée Palacio del Segundo Cabo

- Où visiter un quartier ou un endroit insolite de La Havane : Plaza Vieja au coucher de soleil

-Un autre site intéressant à Cuba ayant à voir avec la sauvegarde du patrimoine : Palacio de los Condes de Jaruco

- Où se promener ou boire un verre : Terrasse du bar Chanchullero avec vue sur le Parque Cristo



Traduction :
Fernández-Reyes

Photos : Wanda Canals


Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

Related Posts