Wiwi, vivre du jazz et pour le jazz

2019-11-10 15:17:53
Berta Reventós
Wiwi, vivre du jazz et pour le jazz

Miguel Ángel García, plus connu par le surnom de Wiwi, reçu par son père lorsqu’il était petit, est l’un des meilleurs jeunes pianistes de jazz de Cuba. Âgé de 23 ans, il joue avec certains des orchestres les plus prestigieux de l’île tout en se consacrant à la composition.

Doté d’une formation solide, acquise dans une école d’art dès l’âge de six ans, Wiwi a pris part, à l’âge de 17 ans, au JoJazz, concours international de jeunes jazzmen organisé chaque année à Cuba. C’est dans ce contexte qu’il commence à se faire connaître.

Grâce à son talent, il a commencé une carrière prometteuse. Pendant trois ans, il a été le pianiste de La Academia, l’un des orchestres de jazz cubains les plus réputés, créé par Ruy López-Nussa. En 2017, il joue avec Esperanza Spalding dans le cadre du festival Jazz Plaza à La Havane.

Notre rendez-vous a lieu sur la petite plage de la rue 16, dans le quartier de Miramar, à la tombée du jour. Wiwi boit un petit verre de rhum. Sa manière de parler est très particulière, caractérisée par l’humour et la nostalgie. « Si je ne joue pas du piano tous les jours, j’ai l’impression de perdre le temps », dit-il tout en souriant.

Toute une vie consacrée au piano

Ce n’est pas pour rien que l’art cubain jouit d’un prestige et d’une reconnaissance à l’échelle internationale, et ce parce que les musiciens, les danseurs, les acteurs et les plasticiens sont formés dès l’âge le plus tendre dans des écoles d’art où la « formation régulière » et la formation artistique sont harmonieusement combinées. « Si vous voulez vous consacrer à l’art ou aux sports, c’est comme si vous alliez à deux écoles, chacune occupant la moitié de la journée, ce qui exige beaucoup de l’élève ».

Wiwi a été admis à l’âge de huit ans à l’École d’éveil de la vocation artistique Luis Casas Romero, à Camagüey, sa ville natale. « J’ai commencé à jouer du piano lorsque j’avais six ans car ma mère est pianiste et elle me donnait des leçons à la maison. A différence des autres enfants, j’avais déjà appris à jouer au moment d’être admis à l’école ».

Jusqu’à l’âge de 15 ans, il a suivi des études élémentaires. C’est alors qu’a lieu le « passage à la classe suivante », et pour cela il fallait passer un examen qui lui permettrait d’accéder au niveau secondaire, qui s’étend de 15 à 18 ans. Une fois réussi le niveau secondaire, un musicien, un danseur, un acteur ou un plasticien devient professionnel à Cuba. C’est à lui de décider s’il souhaite ou s’il est en mesure de suivre des études universitaires, mais dès qu’il a 18 ans, il peut commencer officiellement à exercer sa profession.

 
 

Wiwi a commencé les études de niveau secondaire à Camagüey où, à son avis, il y a des professeurs très compétents et talentueux. « À La Havane, l’attention se détourne de son objet, mais à Camagüey presque tout se limite à l’étude, d’où la qualité des chaires de musique ». Avant de s’installer dans la capitale, Wiwi entre en contact pour la première fois avec le jazz.

Un ami de sa mère lui prête quelques disques, dont Maferefún, de Tony Martínez & The Cuban Power, sorti en 1999. « Martínez a réuni les meilleurs jazzmen cubains à l’époque, devenus par la suite mes héros », rappelle Wiwi. Parmi ces musiciens citons Julio Padrón, aujourd’hui l’un de ses plus chers amis. Je dis toujours à Julito combien j’ai apprécié ce disque, car il a élargi mes horizons. Peu après, j’ai écouté Keith Jarrett, qui m’a aussi fasciné ».

Attiré par le jazz, il rejoint les compagnons les plus âgés de l’école, « plus avancés en ce qui concerne l’harmonie et le langage du jazz. Je voulais toujours rester avec eux, je les suivais toujours, et finalement ils m’ont adopté ». Ils lui ont appris des accords, des structures, des gammes… « Victor m’a appris à improviser, alors que Rey m’a conseillé d’écouter Bud Powell.

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Toutes ces personnalités ont été ma source d’inspiration et ils restent encore là, en tant que musiciens et amis ».  Lorsqu’il a fait ses premiers pas dans le jazz, Wiwi a eu un sentiment de frustration, car je « n’avais pas encore compris qu’on ne peut pas réussir du jour au lendemain, que cela prend du temps avant de l’intérioriser ». Au bout de six mois d’études intenses, « j’ai commencé à constater les premiers résultats, et c’est alors que j’ai pris la décision de me consacrer au jazz ». 

Le JoJazz, une porte au succès 

« Je m’y suis consacré corps et âme. J’ai déménagé à La Havane pour terminer mes études. Pour un peu, je suis expulsé de l’école parce que je n’assistais qu’aux cours de jazz. Rien d’autre ne m’intéressait ». On dit que les génies sont obsessifs. Wiwi l’est en quelque sorte. « Un jour sans jouer du piano c’est du temps perdu. C’est ma vie, mon existence est en fonction du piano et de la musique ».

À l’âge de 17 ans, il a pris part au JoJazz, un concours annuel international qui réunit de jeunes jazzmen qui jouent devant un jury composé des musiciens les plus prestigieux du pays. On ne le dit pas, mais le JoJazz est une sorte de casting de futurs engagements, un espace pour découvrir de nouveaux talents. Wiwi et ses amis ont décroché une mention. « Nous ne sommes jamais satisfaits. Mais les ’revers’ renforçaient mon envie de persévérer, toujours persévérer ».


À sa surprise, cette mention lui a permis de jouer avec l’un de ses idoles, le saxophoniste Alfred Thompson, qui avait joué pendant quelques années avec le mythique big band Irakere et avec Habana Ensemble. « C’est une personne très bien qui m’a beaucoup aidé, et qui me tirait les oreilles lorsque c’était nécessaire. J’étais un enfant, je ne pouvais en croire mes yeux, et je me disais, où suis-je ?, c’est inconcevable que je sois ici à côté de lui !

Et Wiwi jouait de mieux en mieux. « Je me suis présenté à nouveau au JoJazz. J’ai joué Angelica, une chanson piano solo, composée par Emiliano Salvador, un sage qui a été et qui représente encore aujourd’hui beaucoup dans ma vie.

Mais j’ai dépassé le temps requis, et le jury m’a demandé d’arrêter devant tout le monde. J’ai cru mourir. Ce fut Jorge Reyes qui me l’a demandé, un bassiste de renom à Cuba, et qui à cette époque-là est devenu mon pire ennemi. Aujourd’hui, nous travaillons ensemble ».

Une fois de plus et sans le faire exprès, le JoJazz lui a ouvert les portes. Il a commencé à jouer avec La Academia, le groupe de renom mondial de Ruy López-Nussa qui associe la percussion afro-cubaine et la batterie avec des arrangements de jazz.

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Wiwi reconnaît que le JoJazz a changé sa vie. Il a participé à toutes les éditions, où il a reçu des prix et des mentions. Il regrette qu’on « consacre au jazz chaque fois moins d’énergie », selon lui en raison de l’absence d’une culture de jazz dans l’île.

« Le reggaeton a connu un grand essor. Ici à Cuba, chacun a ses goûts, ses préférences. Le jazz est une musique collective, qui exige de ne pas penser à vous seulement mais aussi aux autres ». Mais Wiwi ne se rend pas. Le jazz pur est son truc. Coûte que coûte. On peut y percevoir un peu de romantisme, et aussi un peu d’entêtement.

Parmi les musiciens avec qui il joue actuellement, on peut citer le quintette de Carlos Miyares, qui se produit régulièrement au Jazz Café et à la Zorra y el Cuervo, deux clubs mythiques havanais de jazz ; la batteuse Yissy García et son groupe Bandancha, qui défient les limites du genre pour créer quelque chose de nouveau, et César López, avec qui il participe notamment à des spectacles privés.  

Le musicien en tant que travailleur ; la musique en tant que métier

À Cuba, les musiciens professionnels sont rattachés à l’une des différentes sociétés publiques de musique. Dans le cas de Wiwi, il s’agit de l’Entreprise cubaine de musique populaire. « Un comité d’évaluation détermine si le musicien est dûment formé pour devenir professionnel et recevoir le salaire correspondant. Si vous êtes approuvé par le comité, vous faites partie de l’entreprise ».

Le salaire varie en fonction du spectacle. « Et la paye est toujours en retard. Le chèque est reçu trois ou quatre mois après le travail réalisé ». Des boîtes de nuit telles que La Zorra y el Cuervo, le Jazz Café, la salle Bertolt Brecht… appartiennent à l’État cubain, d’où que le salaire provienne des deniers publics et qu’il soit reçu généralement en retard.

Le salaire par spectacle, qui n’a rien d’extraordinaire, équivaut cependant au salaire mensuel d’un bon nombre de Cubains. « Vous recevez normalement 20 pesos convertibles (CUC). Il y a des orchestres qui paient plus et il y en a d’autres moins généreux qui paient 10 ou 15 CUC ». Même si le salaire d’un musicien est plutôt précaire dans le monde entier, à Cuba il faut trouver les moyens pour s’en sortir. « Il y a des jours où je n’ai rien à manger, mais on s’en joue. En fin de compte, je vis de la musique et j’ai donc de la chance ».

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Outre l’interprétation, Wiwi donne des cours de piano dans une école pour étrangers, en général des touristes qui se rendent à Cuba pour apprendre la musique. « Cet argent supplémentaire est toujours bien reçu ».

Le verre de rhum de Wiwi est vide. Le soleil s’est couché et il n’y a personne sur la petite plage. Wiwi est absorbé dans ses pensées. Il soupire en regardant la mer. « Parfois, je suis triste car j’ai l’impression que les musiciens sont de moins en moins compris. Les gens ne sont pas conscients des sacrifices que consentent les musiciens. Il est vrai que chaque métier réclame une dose de sacrifice.

Si j’appelle un maçon pour couler la toiture de ma maison je n’ai aucune raison pour le maltraiter. Son métier exige des sacrifices et je dois donc le traiter avec beaucoup d’égards. Je ne sais pas comment couler une toiture. Mais aujourd’hui, n’importe quel métier est plus lucratif que celui d’une personne qui a consacré 15 ans à l’apprentissage du piano. Le talent n’est pas apprécié à sa juste valeur. Presque personne n’apprécie le sentiment que l’artiste éprouve à l’égard de l’art ».

Je me demande quel est le sentiment que Wiwi éprouve par rapport à l’art. « L’art ne m’abandonne jamais. Lorsque je me promène dans la rue, lorsque je m’assois à table pour manger, toujours ». Et le piano ? « Le piano est un morceau de moi-même, ou je suis un morceau du piano. Nous ne faisons qu’un. C’est quelque chose qui m’accompagne depuis ma naissance, qui fait partie de moi, qui est dans mes mains. Il fait partie de moi ».

La Havane, saleté versus plénitude

Wiwi recommande avec enthousiasme de visiter l’Institut supérieur des arts (ISA), l’université des arts que Fidel a conçue sur un terrain de golf. « C’est une retraite spirituelle, une bulle à l’intérieur de La Havane. La société peut être impure, mais à l’ISA on a la possibilité de se découvrir ».

L’ISA compte des salles de classe dotées d’instruments où les étudiants peuvent jouer tout en contemplant un beau paysage à travers la fenêtre. « Là, on sait que l’on peut s’adonner à l’art ».

Il conseille aux fans du jazz de visiter un soir La Zorra y el Cuervo ou le Jazz Café, ainsi que d’assister aux jam-sessions ouvertes qui ont lieu chaque vendredi à partir de minuit à Fábrica de Arte (FAC). « Je suis heureux en sachant que la FAC consacre tellement de temps au jazz ».

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Lorsqu’il a du temps, Wiwi visite tous les mercredis soir la salle Brecht où se produit Interactivo. « Il ne s’agit pas seulement d’un orchestre de jazz, mais aussi d’une famille ». Il aime d’ailleurs rencontrer des personnes qui partagent ses goûts et qui font partie du mouvement artistique de La Havane, à savoir acteurs, danseurs, peintres.

« C’est bien d’écouter du jazz, mais il y a aussi d’autres manifestations, telles que la musique classique et le ballet, entre autres… il faut entrer en contact avec elles ». Wiwi est aussi fan de baseball et quand il a la possibilité, il se rend au stade Latinoamericano. « Quand j’étais petit, je disais à ma mère : si je ne peux pas être musicien, j’aimerais être joueur de baseball ».


Photos : Adrián Curbelo

Traduction : Fernández-Reyes 

Habana XXI

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