Yosiel Vega Reyes : le folklore afro-cubain, symbole d’identité nationale

2019-09-23 16:10:00
Berta Reventós
Yosiel Vega Reyes : le folklore afro-cubain, symbole d’identité nationale

Yosiel Vega Reyes, mieux connu comme El Chiqui, est un danseur professionnel du Conjunto Folclórico Nacional de Cuba ou CFNC (Ensemble folklorique national de Cuba), une institution qui a pour mission de préserver les danses caractéristiques du folklore afro-cubain moyennant la formation des danseurs, les représentations ouvertes au public et les cours pratiques adressés aux non professionnels.

Aujourd’hui, de jeunes danseurs comme Yosiel continuent d’assurer la tradition dans le but de sauvegarder l’identité nationale par la pratique et l’enseignement de la danse. Cubanía l'a rencontré pour qu'il nous parle de la tradition folklorique à Cuba, du travail du CFNC et de sa vie comme danseur.

L’empreinte du continent africain est indissociable de toute manifestation culturelle à Cuba. La musique la danse, l’esthétique et la restauration reflètent bel et bien l’influence africaine. Pendant quatre siècles de colonisation, des milliers d’Africains réduits en esclavage ont dû faire appel aux souvenirs de leurs traditions pour venir à bout du déracinement obligé, du travail esclave et de l’imposition forcée de la culture dominante. 

L’héritage culturel et spirituel de l’Afrique a réussi à survivre jusqu’à présent grâce en premier lieu à la résistance des Africains et, plus récemment, au travail des institutions, comme le Conjunto Folclórico Nacional de Cuba qui, moyennant l’enseignement et la pratique, a pu préserver les danses religieuses d’origine africaine comme manifestation artistique populaire. Yosiel Vega Reyes est premier danseur, professeur et chorégraphe du CFNC.

Il nous accueille dans le salon dédié à Yemayá, peint en bleu, où l’on peut apprécier une figure de la déesse de la mer accrochée au mur. Selon Yosiel, « le folklore est l’essence même de Cuba, ce qui nous identifie comme Cubains ».  

Folklore cubain : une manifestation populaire devenue institutionnelle

C’est dans le quartier du Vedado havanais, plus exactement à Calzada y 4, où a élu domicile le siège du Conjunto Folclórico Nacional de Cuba. C’est ici que se forment des danseurs professionnels de folklore qui auront plus tard la possibilité de s’incorporer à la compagnie ou à d’autres troupes. Des cours pratiques y sont d’ailleurs dispensés à des personnes non professionnelles. Des événements ouverts au public comme les Samedis de la Rumba, y sont également organisés.

Le CFNC est l’une des institutions artistiques et culturelles les plus prestigieuses de Cuba. Il a été fondé en 1962 à l’initiative de la Révolution, « pour remettre à flot même les racines les plus profondes de la culture », dit Yosiel. Ses fondateurs, Rogelio Martínez Furé et Rodolfo Reyes, se sont proposé de « porter à la scène la culture des quartiers ». 

danse folklorique, tradition afro-cubaine, CNFCPhoto : Facebook officiel du CNFC

Les premiers étudiants admis n’avaient pas reçu une formation préalable, parce que « le folklore était quelque chose d’urbain, de populaire. C’était une religion ! Rogelio et Rodolfo ont créé l’école pour transformer les danseurs de la rue en danseurs professionnels dotés d’une formation comprenant la technique vocale, le ballet, la danse et la préparation physique ».

Pour Yosiel, cette institution, à laquelle il appartient depuis cinq ans, est « la compagnie ambassadrice » de toutes les troupes havanaises qui recréent le folklore - il y en a des dizaines -, car « elle fut la première à maîtriser ce genre ». En tant que telle, « elle préserve la tradition et forme les danseurs selon les préceptes et les éléments originels ; la fusion ne fait pas partie de l’enseignement ».

La danse des orishas : art et tradition

La danse folklorique de la culture yoruba, par exemple, comprend une série de pas caractéristiques de chaque Orisha, autrement dit, de chaque saint. Le danseur représente l’Orisha et doit donc, pour assurer une bonne interprétation, connaître parfaitement ses traits distinctifs, sa gestualité et son caractère. C’est pourquoi Yosiel défend l’enseignement de ce qui est original, traditionnel, « de ce qui a fait l’objet des recherches menées par des ethnologues et anthropologues tout au long de leur vie ».

De l’avis de Yosiel, cette philosophie est juste, car « si vous perdez votre culture, vous perdez votre identité ». Il regrette que « l’art se limite de plus en plus à ce qui est beau, commercial et vendable ». Mais vendable à qui ? « Aux touristes, évidemment, ce qui n’est pas raisonnable, car les étrangers sont surtout intéressés à voir ce qui est autochtone et non pas à voir autre chose. Ces dernières années, Martínez Furé a fait allusion à plusieurs reprises au concept du ‘pseudo-racolage folklorique’. Il est des artistes et compagnies qui transforment les choses à un tel point que l’on ne sait plus de quoi il s’agit ».

Selon Yosiel, cela ne fait que banaliser l’art et la tradition : « Nous pensons que les spectateurs, étrangers et cubains, veulent voir seulement quelque chose de beau, que leur intérêt se limite aux lumières et aux vêtements. Ainsi, aussi bien Oshún qu’Elegguá sont ornés de plumes… et le spectateur est incapable de déterminer s’il s’agit d’Oshún ou d’Elegguá, car tout est axé sur les plumes ».

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Or, la philosophie du CFNC vise à « éveiller la curiosité des personnes, à ce qu’elles soient toujours avides d’informations et approfondissent leurs connaissances sur ce qu’elles ont pu apprécier ». À son avis, si l’on n’est pas capable d’éveiller cet intérêt, « tout se réduit alors au spectacle ». Mais, qu’est-ce qu’il y a en réalité derrière les danses folkloriques d’origine africaine ? En général, elles sont liées à la religion, « et recréent un mythe, une histoire, un secret, qui n’est pas dévoilé. Nous ne créons qu’une ‘fantaisie’ ; par exemple, dans les danses yoruba, chaque Orisha est représenté par un interprète, mais nous ne recréons pas les cérémonies religieuses ».

La danse comme expression de la vie

Pour Yosiel, il est clair que « l’important c’est sauvegarder le folklore, afin de préserver notre culture et notre idiosyncrasie ». Lui-même devient une sorte de fil conducteur pour transmettre cette tradition : un danseur professionnel qui a été un jour un apprenti et qui est aujourd’hui professeur et chorégraphe, et qui a, en quelque sorte, la responsabilité de préserver cette identité qu’il revendique. Cependant, le folklore n’est pas statique : « nous mourrons certainement un jour, mais les recherches ne s’arrêteront jamais, car année après année la religion se transforme, entraînant aussi la transformation des danses et des apports académiques ».

Passionné par son travail, il affirme qu’il aime la danse, qu’il l’adore et qu’il n’y renoncera jamais : « c’est ma vie. J’arrive ici à 8 heures et je pars à 21 heures. La plupart du temps je reste ici ». La vie du danseur « exige du dévouement, des sacrifices et des efforts. Ce n’est pas toujours rose sur la scène ». Par exemple, il n’y a pas de date précise pour partir en vacances, et elles ne coïncident jamais avec celles des autres : « lorsque tout le monde s’amuse, il faut travailler, car notre mission est d’assurer le divertissement des autres ». Est-ce que les danseurs voyagent plus par rapport à d’autres métiers ? « Cela dépend de la position qu’occupe votre compagnie, mais il y a beaucoup de particuliers qui voyagent plus ».

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La Havane, centre de culture populaire

D’après Yosiel, la Vieille-Havane est le hotspot de la culture populaire et de rue dans la ville : « il n’y a pas un programme spécifique, mais je peux vous assurer que vous y trouverez toujours une manifestation artistique. Tel est le cas des échassiers, qui offrent un spectacle tous les jours dans le centre historique. » Même s’il n’a pas l’habitude de fréquenter des endroits trop animés, il ne rate pas l’occasion de visiter le Malecón le soir. « Avec mon haut-parleur portable, une bouteille et des amies, le temps passe vite, à quoi il faut ajouter la beauté de La Havane, la mer, la brise, la musique et les personnes assises tout au long du mur, chacune avec des idées et manières d’être différentes ».

Il recommande d’assister aux représentations du CFNC dont le ‘siège’ est au théâtre Mella, sis à Línea entre A y B : « nous offrons deux spectacles par an, qui proposent de nouvelles chorégraphies et des classiques de la compagnie. » De plus, le Conjunto se produit dans le cadre de festivals, rencontres et événements organisés en dehors de La Havane. « Nous restons toujours actifs », dit-il en souriant. 

Recommandations :

- Assister à un Samedi de la Rumba dans la cour du CFNC

- Visiter la Vieille-Havane à la recherche d’une manifestation culturelle populaire 

- S’informer de la prochaine représentation de la compagnie du CNFC et y assister


Photos : Adrián Curbelo

Traduction : Fernández-Reyes 


Habana XXI

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