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Société

Cuba attend son tour

Pour Trump c’est la même stratégie avec des méthodes différentes

Auteur:
Stéphane Ferrux-Bigueur
Date de publication / actualisation:
19 mars 2026

Au Vénézuéla, on a choisi l’enlèvement ; en Iran c’est le bombardement ; et à Cuba on opte pour l’asphyxie. Dans les trois cas, l’acte spectaculaire est censé déboucher sur des négociations entre les Etats-Unis et le pays “agressé”. Mais, des négociations pour gagner quoi ?

Qu’est-ce que les Américains - Trump - attendent de Cuba ?

Globalement, prendre part au développement économique de l’île. Ce sont les proportions de cette part qui restent difficiles à évaluer, et c’est probablement tout l’enjeu de la négociation actuelle. Car refaire le coup de l'annexion comme dans la première moitié du 20ème siècle, c’est un raccourci un peu facile. Les conditions ont bien changé et une révolution, avant tout culturelle, est passée par là : les Cubains d’aujourd’hui sont bien différents de ceux du siècle dernier.

Nationalisation, dévolution

Depuis 60 ans, les Cubains préparent “l’après blocus”. Les terres, les entreprises, les hôtels qui appartenaient aux Américains ou aux Cubains et qui ont été nationalisés font l’objet de négociation depuis longtemps entre les deux pays. Les anciennes propriétés sont généralement respectées, ce qui oblige les Cubains à investir dans du neuf. Le K23 - de son nom de code - est l’hôtel le plus haut de Cuba, planté depuis peu juste devant l’ancien Hilton des années 50 (rebaptisé Habana Libre à partir de 1960), qui était l’hôtel le plus moderne en son temps. On ne le rénove pas, on construit à côté.

De quoi se loger

Cuba dispose actuellement d’environ 72 000 chambres d’hôtel gérées par l’État et de 26 000 chambres dans le secteur privé, soit près de 100 000 chambres au total. Pendant le Covid, on a construit 7 nouveaux hôtels rien qu’à La Havane et une quarantaine sur l’île entre 2018 et 2022. Au total ce sont plus de 90 hôtels 5 étoiles que propose maintenant Cuba, la majorité répartis sur les 6000 km de plage que compte la grande île. Ils sont apparus à partir des années 2000. Et à part un, tous ont été construits - par Bouygues - à la demande de l’entreprise GAE S.A., la holding commerciale du tourisme des FAR (les Forces Armées Révolutionnaires) dirigée depuis toujours par Raul Castro.

En attendant les Américains

Le marché du tourisme à Cuba n’a dépassé les 4 millions d’entrées que deux fois dans son histoire et ce fut grâce aux Américains, pendant le relâchement momentané du blocus sous le mandat du président Obama. Ce test a permis de se rendre compte en vraie grandeur de ce que pourrait-être une ouverture du marché américain pour Cuba. En 2019, à La Havane, on a vu des touristes dormir dans les parcs, faute de chambre disponible ! Depuis, de nouvelles infrastructures ont vu le jour. Elles n’ont pas été construites pour le marché européen et encore moins pour les Chinois ou les Russes.

Des hôtels américains à Cuba

Les Cubains, comme les Américains, sont intéressés par ce développement économique venant du tourisme. Les Cubains ont investi dans les infrastructures, et les Américains ont les clients. Il reste juste à se mettre d’accord sur les termes du contrat… Non, ça aussi c’est déjà en cours ! Pendant cette première ouverture de 2018, les grandes chaînes hôtelières comme Starwood sont venues voir les capacités touristiques de Cuba. C’est ainsi que certains hôtels à La Havane sont déjà sous contrat avec ces entreprises américaines. On a simplement ajouté une clause au contrat sous forme de condition : “dans le cas d’une ouverture du tourisme par le gouvernement américain”... On y est presque !

On se positionne, entre Européens et Américains

Depuis ces dernières semaines, les négociations se sont accélérées. Les compagnies canadiennes ont suspendu leurs vols, une vingtaine par jour en haute saison, et les hôteliers canadiens ont fermé leurs hôtels. Alors que les Espagnols maintiennent les vols de leur deux compagnies régulières tandis que Iberostar et Melia affirment officiellement leur position : les hôtels restent ouverts. Tout porte à croire qu’on est en train de faire place nette avant l’entrée américaine. Celle-ci déplacera forcément, voire anéantira, le marché canadien. Ces deux-là ne peuvent pas se voir dans le même hôtel. Le marché européen, quant à lui bien plus petit, se contentera de quelques hôtels, gérés par les Espagnols, et surtout de logements privés comme dans la Vieille Havane. Et c’est déjà énorme !

Un deal à trouver

Les négociations que souhaite voir aboutir Trump, et pour lesquelles il asphyxie le pays, sont purement économiques, rien de politique, rien en faveur des droits humains, que du business. D’ailleurs le négociateur cubain ne possède aucune charge au gouvernement, c’est l’héritier, le petit-fils de Raul Castro. Il est là pour discuter gros sous mandaté par son grand-père avec Marco Rubio, certes ministre des Affaires étrangères, mais surtout d’origine cubaine, qui lui, représente Trump. Tout ça est très affectif. On brouille les messages en disant que le gouvernement américain imposerait un changement de président aux Cubains, c’est peut-être vrai, mais c’est accessoire. Si on arrive à un accord pour le tourisme, les détails seront réglés dans un second temps. Les prétendants au poste de président de Cuba, tant que Raul Castro est vivant, ce n’est pas ce qui manque et de toute manière il le désigne lui-même (sur les conseils de Trump peut-être cette fois-ci).

Raúl Castro et son petit fils Raúl Guillermo Rodríguez Castro "El Cangrejo" (Le Crab)

Quelle position adopter, en tant qu’Européen, dans l’attente d’une ouverture ?

Mais non, on ne vous abandonnera pas, on travaille ensemble depuis 20 ans !”, c’est ce que nous disaient nos fournisseurs au début de la période Obama à Cuba. En vérité, le marché américain, paye mieux, il est plus facile en termes de prestations, les clients sont moins exigeants (que les Français). Bref, entre 2018 et 2019, notre capacité hôtelière a fondu comme neige au soleil, les Cubains favorisant bien sûr leurs nouveaux clients étasuniens. Nous sommes prévenus. Il est donc indispensable de se préparer, et c’est ce que nous faisons. Sans clients pour le moment - marché mort par asphyxie - nous avons le temps de négocier pour le futur. Les allotements d’hôtels et de voitures ; les contrats d’exclusivité avec certains transports et logements privés changent notre manière de négocier.

A quand le prochain boom du tourisme à Cuba ?

On se prépare à un véritable boom, une déflagration dans le monde du tourisme. Cuba deviendra une destination majeure dans les Caraïbes et dans le monde. Le pays a une capacité de 10 millions de visiteurs par an, et sans pour autant subir l’effet “Cancun”, c’est-à-dire sans sur-tourisme. C’est la plus grande île des Caraïbes, elle possède le climat, les plages et la culture. Quelle que soit l’époque, elle a toujours été un point stratégique du continent, elle le redeviendra.


Cubanía

Cubanía s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Cubanía souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues.

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