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Un voyage au XIXème siècle (VI) : les préjugés de couleur

Épisode 6 : Georges Caron décrit les différences de classes à La Havane

Auteur:
Georges Caron
-
27 août 2012

Le Monde moderne

Le Monde moderne est une revue mensuelle illustrée généraliste française fondée en1895et disparue en1908. En janvier 1895 sort à Paris, chez Albert Quantin, au 5 de la rue Saint-Benoît le premier numéro d'une nouvelle revue mensuelle illustrée, le Monde moderne. Né en 1850, Albert Quantin rachète en 1876 le fonds de l'imprimerie de Jules Claye, l'une des plus grandes maisons parisiennes du Second Empire qui excelle dans l'édition de « beaux livres ». Située 7 rue Saint-Benoît, la fabrique est agrandie par Albert Quantin qui lui ajoute les numéros 5, 9, et 11. Le développement d'ateliers de reproduction, de taille-douce et de gravure, grâce à l'achat d'un matériel de pointe, lui permet de se spécialiser dans le livre d'art et de s'imposer dans le domaine des ouvrages illustrés de luxe. À sa qualité d'imprimeur il ajoute celle d'éditeur et travaille à la constitution d'un catalogue riche et varié. Dans le domaine des beaux-arts, il édite les œuvres complètes de Manet, Rembrandt, Boucher, Van Dyck ; en littérature, il réunit en de beaux volumes illustrés les œuvres de Balzac, Flaubert, George Sand, Vallès ou Goethe. Associé au célèbre Jules Hetzel, il publie également les œuvres complètes de Victor Hugo. Possédant le monopole de l'imprimerie du Palais-Bourbon, il en publie les comptes-rendus analytiques. À cela s'ajoutent d'autres collections spécialisées : une « bibliothèque parlementaire », une « militaire » et une « populaire ».

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Dans le sixième épisode du reportage du XIXe siècle de M. Caron à Cuba, l’auteur est confronté à la hiérarchie des personnes de couleur.

Cubanía partage un reportage de l'écrivain Georges Caron sur son voyage à La Havane du XIXe siècle, publié en avril 1897 dans la revue le Monde moderne. L’auteur y raconte son arrivée à Cuba et exprime son ressenti sur le pays et sa population. Les lieux décrits et certaines habitudes expliquées sont parfois proches de la réalité d’aujourd’hui… Évidemment, le tableau se place 11 ans seulement après la mise en pratique de l’abolition de l’esclavage. Quant à l’égalité « officielle » entre Noirs et Blancs, elle ne date que de 1893, soit 4 ans avant cette chronique… C’est pourquoi on se doit de garder à l’esprit la date de rédaction de cette chronique et Cubanía a choisi de la publier « tel quel », sans occulter les références et rapports de l’époque. Présentés chronologiquement en 10 épisode, voici le sixième épisode :

L'élément curieux, pittoresque, d'une plantation réside tout naturellement chez nègres qui l´occupe. Il y en a de bons, il y en a de mauvais ; d´autres sont sobres, d´autres ivrognes...mais de travailleurs, point. Jadis, le fouet, le fouet du planteur classique — chat à neuf queues terminées de boules de plomb — courbait sur l'aire les dos noirs les plus rétifs. L'abolition de l'esclavage, en supprimant les châtiments corporels, n´en n'admettant tout au plus que les bourrades, a transformé la psychologie des nègres.

Le nègre se croit quelqu'un — il est bien le maître, tout proche, d'Haïti— le dit, et agit en conséquence. Pendant la saison des pluies, pendant la moisson, il travaille : il est abrité et payé. Pendant la saison sèche, il gagne la manigua, (savane) où il vit de la vie d'un coureur d'aventures, comme un Bas-de-Cuir des romans de Cooper ! Il est si doux d'errer loin des maîtres et des fonctionnaires espagnols, dans la magnificence d'une forêt vierge, où le gibier abonde, où l'on se rafraîchit à l'eau pure des sources.

Le nègre hait le blanc et pour cause. Des siècles et des siècles de tourmenteurs ont déchiqueté cette chair noire, et des siècles et des siècles de haines se sont entassés. Les pires horreurs ont eu lieu à la Havane. Planteurs, zébrant au fer rouge la peau de leurs esclaves ; femmes blanches, aux dents cariées, faisant arracher les dents blanches de toutes les négresses de leur plantation ; familles débitées aux enchères publiques comme viandes de bétail ! Mme Beecher- Stowe, dans sa Case de l'oncle Tom, ne connaissait que les États-Unis. Qu'eût- elle écrit, si elle avait connu Cuba ?

Les nègres vivent, à l'heure actuelle, pour la plupart tranquilles, et point ennemis d'une douce gaieté. Leurs habitudes rappellent celles des singes. Le travail fini, ils chantent et dansent, s'éternisent en palabres rieurs. Le vieux, l'ancêtre — il santo, le saint, comme ils l'appellent — parle de là-bas. Là- bas ? où ? Les jeunes pensent: là-bas ? il y a donc un là-bas, un au delà à l’hacienda, aux champs bordés de caféiers aux baies rouges, à la forêt vierge enguirlandée de lianes ? Là-bas, là-bas, où ? Le vieux continue : « Il y a là-bas !... » Rêve d'un pays où le soleil brûle plus torride encore, d'arbres si grands, si grands qu'on n'en peut faire le tour, d'un lac qu'on traversa, enchaînés par les hommes blancs, pendant des semaines et des semaines, dans une maison flottante, percée de trous par où l'on voyait de l'eau ! Et il vous semble entendre, à la veillée d'un soir d'hiver, une bonne grand-mère, toute blanche, qui, aux têtes blondes penchées vers elle, raconte doucement, doucement : « Il y avait une fois un roi et une reine !... »

L'édition du Monde moderne dans la bibliothèque populaire d'Albert QuantinNé en 1850, Albert Quantin rachète en 1876 le fonds de l'imprimerie de Jules Claye, située au 7 de la rue Saint Benoit, l'une des plus grandes maisons parisiennes du Second Empire qui excelle dans l'édition de « beaux livres ». Possédant le monopole de l'imprimerie du Palais-Bourbon, il en publie les comptes-rendus analytiques. À cela s'ajoutent d'autres collections spécialisées : une « bibliothèque parlementaire », une « militaire » et une « populaire ». C’est de cette dernière collection que sont présentés les tomes successifs du « Monde Moderne » édités chaque semestre. En éditant à partir de 1895 cette « bibliothèque populaire », Albert Quantin créé une collection destinée à un large public et regroupant des textes d’écrivains plus ou moins célèbres sur des sujets d’actualité tels que la littérature, l’histoire, le commerce, le sport ou les voyages. L’éditeur avait la volonté d’en faire la revue qui reflétait le mieux son temps. Ce « reportage » du français Georges Caron y a été publié en avril 1897. L’auteur y raconte son arrivée à Cuba et exprime son ressenti sur le pays et sa population. Les lieux décrits et certaines habitudes expliquées sont parfois proches de la réalité d’aujourd’hui… Évidemment, le tableau se place 11 ans seulement après la mise en pratique de l’abolition de l’esclavage. Quant à l’égalité « officielle » entre Noirs et Blancs, elle ne date que de 1893, soit 4 ans avant cette chronique… C’est pourquoi on se doit de garder à l’esprit la date de rédaction de cette chronique et Cubanía a choisi de la publier « tel quel », sans occulter les références et rapports de l’époque.

Dans ce même peuple, la superstition fait rage. Catholiques, les nègres le sont, en principe, mais fétichistes surtout, ayant gardé de leurs ancêtres, le culte de l'amulette, la crainte du sorcier. Ils ont ou prétendent avoir des remèdes à tout, aux maladies mentales (!) comme aux physiques. Et il est curieux de voir « combien plus ça change, plus c'est la même chose » dans le cercle où éternellement tourne l'humanité.

Le nègre s'entendra facilement avec le maître blanc, si le maître blanc a pour lui des égards, de la sollicitude : il ne s'entendra jamais avec le métis, La hiérarchie dans une plantation est basée beaucoup moins sur l'habileté professionnelle que sur le plus ou le moins de « sang de couleur », qui coulera dans vos veines. Au-dessus du nègre le métis. Au-dessus du métis, le quarteron. Au-dessus du quarteron, le blanc. Jamais d'interposition dans les rôles. Les métis sont donc tout indiqués pour les emplois de chefs d'ateliers, de contremaîtres, de surveillants. La fierté qu'ils ont de ces modestes fonctions est sans bornes. Ils font semblant d'oublier et oublient parfois — O Cuba, pays du mirage ! — que sous leurs ongles se trouve la bande plus ou moins noire, mais si caractéristique, du sang mêlé. Ils commencent rarement une phrase sans vous dire : « nous autres, blancs ! » Ayez l'air de le croire, ils vous en sauront un gré infini. Souriez-en, ils vous garderont une dent... longue. Aussi bien est-il difficile, sous ces peaux hâlées par le soleil, de distinguer parfois les éléments typiques du noir. Les salons de Paris sont pleins de Carmitas. Passe toujours le bout de l'oreille, et la Havane, où existe à un degré absolu le préjugé de couleur, leur ferme impitoyablement ses portes.

Les hommes-métis, dans les plantations, jouent « les mouches du coche et les croque-mitaine ». Ils encouragent les travailleurs de leur présence, les stimulent de leurs injures et de leurs brutalités…mais ne font rien. Ils sont blancs, et ne travaillent pas, aux noirs de travailler. On peut difficilement se passer de ces métis. Où les blancs périraient, décimés par l'impitoyable vomito, les métis résistent.


Le Monde moderne

Le Monde moderne est une revue mensuelle illustrée généraliste française fondée en1895et disparue en1908. En janvier 1895 sort à Paris, chez Albert Quantin, au 5 de la rue Saint-Benoît le premier numéro d'une nouvelle revue mensuelle illustrée, le Monde moderne. Né en 1850, Albert Quantin rachète en 1876 le fonds de l'imprimerie de Jules Claye, l'une des plus grandes maisons parisiennes du Second Empire qui excelle dans l'édition de « beaux livres ». Située 7 rue Saint-Benoît, la fabrique est agrandie par Albert Quantin qui lui ajoute les numéros 5, 9, et 11. Le développement d'ateliers de reproduction, de taille-douce et de gravure, grâce à l'achat d'un matériel de pointe, lui permet de se spécialiser dans le livre d'art et de s'imposer dans le domaine des ouvrages illustrés de luxe. À sa qualité d'imprimeur il ajoute celle d'éditeur et travaille à la constitution d'un catalogue riche et varié. Dans le domaine des beaux-arts, il édite les œuvres complètes de Manet, Rembrandt, Boucher, Van Dyck ; en littérature, il réunit en de beaux volumes illustrés les œuvres de Balzac, Flaubert, George Sand, Vallès ou Goethe. Associé au célèbre Jules Hetzel, il publie également les œuvres complètes de Victor Hugo. Possédant le monopole de l'imprimerie du Palais-Bourbon, il en publie les comptes-rendus analytiques. À cela s'ajoutent d'autres collections spécialisées : une « bibliothèque parlementaire », une « militaire » et une « populaire ».

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