
Cuba dans la désinformation
ARTE, du culturel au sensationnalisme
"Cuba : une île dans la tourmente". Dans ce reportage diffusé le 25 août 2025 sur le canal YouTube de Arte, l'auteur tente de raconter la vie quotidienne des cubains dans un pays en proie à une crise économique qui dure.

Dans ce documentaire de Arte, il est regrettable de ne pas avoir consacré un peu plus de temps à la réflexion et à l’investigation - pourtant la base du métier de journaliste - pour donner plus d’éléments d’explication sur la situation à Cuba : Avoir les moyens de Arte et se contenter de faire du sensationnel à la Trump. Et justement, c’est ce type de promotion qui fait parfaitement le jeu du blocus américain. On voit en permanence des accusations de Poutine menant une guerre hybride contre l’Occident. Qu'en est-il du gouvernement américain envers Cuba ? Les mêmes méthodes de désinformation sont utilisées. Des millions dépensés pour asphyxier Cuba et les Cubains, pas leur gouvernement. Dans cette guerre - on se retrouve au temps de la guerre froide - ce n’est pas le genre de soutien qu’attendent les Cubains de la part d’un si prestigieux canal de télévision, symbole de paix et d’échange, justement né au même moment de la crise cubaine dans l’esprit de grands hommes, avec la Culture comme soft power au service des peuples qui souffrent. Revenir aux fondamentaux, réfléchir, se cultiver, voir par soi-même, être critique… Voilà le programme de Arte, du moins on est des millions à le penser.
Arte fut créée au départ pour être une chaîne culturelle, symbole de paix et d’échange. Depuis 1992 elle a forgée sa notoriété sur cette base, elle est devenue pour des millions d’Européen une référence d’objectivité et de culture.
Depuis 30 ans, je vis à Cuba. A plusieurs reprises pendant ces années j’ai reçu des journalistes indépendants. Ils venaient enquêter, essayer de comprendre cette société, certains dans le but d’être diffusé par Arte. Dans le même temps, de nombreux journalistes ont été interdits de séjour à Cuba suite à leurs reportages. Le magazine L’Amateur de Cigare a été censuré deux fois, suite à des articles auxquels j’ai moi-même collaboré. On a toujours critiqué Cuba, mais avec des fondements, des développements d'idées et des réflexions. Aujourd’hui le sensationnalisme vient miner le travail journalistique. Alors très bien pour les chaînes et les journaux de Bolloré, d’accord lorsqu'il s'agit de Tik-Tok ou de X, mais Arte…?
Car si Arte est une référence, alors ce documentaire sur Cuba le devient aussi pour de nombreux spectateurs… et pourtant il n’en est rien.
Prendre le temps de la réflexion
J’ai conservé ce film pour qu’il reste dans nos annales. Nous nous efforçons à Cubania d’écrire sur ce qui fait la Cuba contemporaine. Nous n'avons pas vocation à commenter les informations du moment mais à archiver celles qui marquent les moments de l’histoire de l’île. Je me permets ici un droit de réponse à une forme de diffusion de l’information qui porte véritablement préjudice à Cuba. Nous devons figer dans le temps cet exemple de propagande. Il nous permettra de mieux comprendre un jour le cheminement de l’évolution de Cuba entravé aussi par le pouvoir d'un mauvais journalisme à l’époque des réseaux sociaux et de leur immédiateté sans réflexion.
J’écris aussi et surtout pour commenter au nom de bien des cubains, ceux qu’on ne voit jamais dans ce genre de reportage, ceux qui travaillent - avec moi par exemple -, qui en veulent pour leur pays, qui ont le courage d’y rester pour créer un avenir à leurs enfants. Ce sont ces Cubains là qui méritent qu’on témoigne de leur pays.

Faire le buzz…
Pour le sensationnel, pas besoin d’un bon scénario, ni d’une réflexion. On met des images bout à bout pour émouvoir le spectateur sur le moment. Non seulement le propos reste superficiel, mais se glissent des erreurs de rythme et de cohérence dans une pseudo démonstration, qui revendique pourtant l'existence même de ce reportage et la raison pour laquelle la direction de Arte autorise sa diffusion.
Les cubains sont dans la misère ! Que faire ?
C’est indéniable, pour une grande partie des Cubains, la vie est très difficile. Et ça dure depuis les années 90, depuis que le pays s’accroche à une politique communiste, déchue depuis longtemps. Seulement les arguments apportés dans ce reportage sont depuis 30 ans toujours et encore les mêmes : Coupure d’électricité, les maisons qui tombent en ruine, plus d’essence, rien à la Bodega, et ce fameux salaire de 15 euros par mois !

Concernant les salaires
Il y a presque 20 ans, un journaliste de France 2 m’a fait dire dans une interview au journal de 20 heures que je payais mes collaborateurs à Cuba plus de 300 euros par mois, au noir… Il a été interdit de séjour à Cuba, pour moi il ne s’est rien passé car c’était vrai, une pratique courante bien connue du gouvernement cubain, déjà à l’époque. Cette pratique a d'ailleurs été légalisée depuis, on appelle ça “Stimulation”, et non salaire. Aucun Cubain ne vit de son salaire, et pourtant ils vivent. C’est un miracle ? Si ça dure depuis plus de 30 ans, il y a sûrement une explication. Ce reportage n’en dit pas plus.

La Bodega, les Mipymes et les coopératives agricoles
Rien à distribuer à l’épicerie et pas de médicament dans les pharmacies. Sur ce point, le reportage met bien en opposition la Bodega, épicerie subventionnée par l'État - relent de l’économie communiste dont on ne sait pas comment se défaire -, et les Mipymes, petites et moyennes entreprises privées, symboles de la nouvelle économie. Seulement, il manque dans la démonstration l’explication sur la stratégie d’évolution de l’économie cubaine. Les Vietnamiens ont mis plus de 40 ans pour réaliser leur mutation et ce n’est pas fini. Cuba vient de commencer, ça sera dur pour tout le monde. Mais c’est cette voie qu’a choisie le gouvernement, et aussi les cubains eux-mêmes. Car si on montre dans ce reportage la terre cultivée avec les bœufs, il faut aussi montrer l’entreprise privée de Carlos Machuat alias el Rey de la cebolla (le roi de l'oignon) , une coopérative agricole spécialisée dans la culture de l'oignon, avec sa collection de tracteurs (voir la photo).

Le processus de changement économique est lent, il est contraint par le blocus américain, mais il est aussi souverain.
L’essence
Quand je suis arrivé à Cuba en 1994, il y avait déjà des voitures de location pour les touristes, et on pouvait lire dans le Petit Futé - le Routard n’existait pas encore - qu’il fallait prévoir un jerrican d'essence dans le coffre avant de partir vers les provinces. Les files d'attente aux stations services montrées dans le reportage concerne l’essence vendue en Pesos (la monnaie nationale), une essence donc subventionnée par l’Etat. Un plein pour une voiture dans cette monnaie revient à 2 dollars, alors que le gouvernement achète son pétrole en devises et ne bénéficie plus des faveurs du Vénézuela. Oui, dans cette nouvelle économie l’essence est à payer en devises aussi, et bien moins cher qu’en France pour sûr. Et ni pour les voitures de location, ni pour les professionnels du tourisme, ni pour les entreprises étrangères, ni pour les Cubains qui en ont les moyens, il n’y a de file d’attente. Un Cubain qui n’a pas les moyens, n’a d’abord pas les moyens d’avoir une voiture, qui à Cuba coûte plus cher qu’une maison !

Alors pourquoi ces files d'attente ? Il doit bien y avoir une explication. Ce reportage n’en dit pas plus.
Les maisons en ruine
On est surpris en passant dans les rues de Centro Habana et Habana Vieja, les quartiers à la plus forte densité à Cuba, de voir marcher les Cubains au milieu de la rue, surtout après une averse. C’est qu’on leur apprend depuis qu’ils sont petits que les balcons au-dessus des trottoirs peuvent leur tomber sur la tête. Ce n’est pas nouveau non plus. Ce qu’on oublie de préciser dans ce reportage, c’est que depuis les années 90, La Havane, comme de nombreuses capitales dans le monde, fait face à un énorme exode rural. Un pays qui était essentiellement agricole et qui a abandonné la culture de la canne à sucre du jour au lendemain. Résultat, tout le monde débarque à La Havane dans ces deux quartiers en sur-densité, où les lois sur l’occupation des sols sont pourtant strictes mais que personne ne respecte. On se retrouve ainsi avec 20 personnes vivant dans 25 m2. Les cousins des cousins venus de province une semaine et qui sont finalement restés. Mon voisin occupe un appartement illégalement. Le propriétaire cubain vit à Nassau, a acheté ce bien pour sa fille qui est finalement partie. Il ne sait pas qu’une famille occupe sa maison.

Les coupures d'électricité
Il y a toujours eu des coupures d’électricité à Cuba. Dans la Vieille Havane, il y a 30 ans déjà, les gens mettaient leur matelas sur le toit des maisons ou dans la rue pour pouvoir dormir. Mais là, effectivement c’est sans précédent. La densité des coupures touche toute la société, y compris les entreprises censées soutenir l’économie cubaine. Il y a cependant des solutions. Dans le tourisme par exemple, et comme on ne le dit pas dans le reportage, à Viñales la moitié des maisons qui louent aux visiteurs sont équipées de panneaux solaires, avec parfois même des accumulateurs pour restituer l’électricité la nuit. Le tourisme n’est que très peu impacté par les coupures d'électricité, à condition bien sûr que les agences sur place fassent correctement leur travail en sélectionnant les prestataires qui ont investi dans les solutions alternatives. L'alternative au pétrole est aussi une politique d’Etat en marche, avec des champs de panneaux solaires qui poussent un peu partout sur l’île. Mais comme pour le reste c’est lent, car Cuba n’a pas accès aux formes d’aide des pays en développement, toujours à cause du blocus américain.

Que va devenir Cuba ?
Le reportage propose de s’en remettre à la philosophie de Adelaida (de son vrai nom), diseuse de bonnes aventures. On la connait bien, elle travaille avec nous depuis des années. Avec ses enfants aux quatre coins du monde elle vit bien, malgré la baisse du tourisme. Lui conférer des talents de stratège politique est néanmoins un peu cavalier comme conclusion dans un reportage traitant d’un sujet si grave. On aurait préféré l’interview d’un économiste cubain. Ils sont nombreux à disserter sur de très bonnes théories, même si aucun ne possède une boule de cristal, comme Adelaida, pour prévoir ce que seront les prochaines années de Cuba.

Comment s’informer ?
Il y a finalement peu de bonnes informations sur Cuba, même de la part des “grands spécialistes” en tout genre. Fidel Castro s'en amusait : “Ils racontent tous n’importe quoi”. De mauvais arguments facile à contrer. Mais surtout, une propagande assourdissante de la part des Etats-Unis, qui monopolise les espaces d’informations particulièrement sur le web. Faire du journalisme à Cuba demande à être très vigilant. Ce n’est pas en passant 10 jours en discutant avec n’importe qui sur le Malecon (promenade du bord de mer de La Havane) qu’on peut comprendre le pays. Le risque est grand de passer à côté, et donc d’être obligé de tomber dans le sensationnalisme pour, comme d’habitude, essayer de faire des likes !
En écho,
...voir cet article dans Le Monde diplomatique, sortie presque en même temps que le reportage de Arte.
(article payant, la bonne information a un prix)
Le doute…
Si Arte, réputée pour son objectivité, me présente ce type d’argumentaire sur Cuba, je reste critique car je connais le pays. Mais cela veut dire aussi que Arte me balade de la même manière sur les autres pays et sur les autres sujets ? Comment le savoir ? C’est surtout ça la véritable inquiétude : notre opinion est forgée uniquement par les écrans et il devient de plus en plus difficile d'en trouver un vraiment objectif. Pour se créer sa propre opinion, en phase avec le réel, la meilleure solution reste encore d’aller voir sur place !
Cubanía
Cubanía s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Cubanía souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues.
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