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Société

Cuba, entre la fraise et le chocolat

L'évolution des droits LGBTQI à Cuba

Auteur:
IPS Cuba
Date de publication / actualisation:
31 octobre 2012

Le film cubain Fraise et Chocolat, paru en 1993 et qui a mis en scène pour la première fois l'intolérance et la répression de la Révolution cubaine envers les homosexuels, est devenu l'une des oeuvres les plus importantes du cinéma cubain. Le journal InterPress Cuba revient sur cette histoire tumultueuse, qui a connu beaucoup d'évolutions depuis les années 1960, et dans laquelle ce film a marqué un tournant important.

On pourrait percevoir comme un des sarcasmes les plus vindicatifs du destin le fait que le film cubain Fraise et Chocolat, centré sur l'histoire d'un gay contraint a fuir le pays à cause de l'intolérance et de la marginalisation pour ses préférences sexuelles, soit devenu l'œuvre la plus internationale et reconnue du cinéma cubain, une sorte de signe d'identité culturelle et nationale d'une île des Caraïbes où, le machisme et l’homophobie ont été pratiqués, durant tant d'années, avec une véritable ferveur.

C'est pour cette raison que ce 17 mai, Cuba a célébré à grand bruit  la Journée Internationale contre l’Homophobie « La diversité est la norme », c'est un signe clair que quelque chose a changé ou veut changer dans la société cubaine. Même s’il semble pour certains que se sont des transformations superficielles, la vérité est qu'il s'agit d'un mouvement profond pour un pays où, plus que la diversité, on cultive l'uniformité « en tous sens » et où les préférences sexuelles «inverties » ont été condamnées, punies, poursuivies et stigmatisées avec une rancœur toute spéciale.

L'homosexualité, un problème politique

Dans le contexte du monde occidental judéo-chrétien, le cas de Cuba n'a été en rien, l'exception quant à la vision morale de l'homosexualité. Mais le contexte historique de l'orthodoxie socialiste instaurée dans le pays après le triomphe de la Révolution de 1959, a également convertit les préférences homosexuelles « essentiellement les masculines » en un problème politique, qui porta le phénomène de l'homosexualité, sa pratique et ses attitudes, à un degré de tension particulière.

Si la tradition éthique cubaine est profondément et logiquement machiste, comme l'espagnole et l’occidentale, desquelles elle se détache, il n’est pas étonnant que les relations entre des personnes d'un même sexe aient été toujours considérées une déviation moral et, même, une maladie du corps et de l'âme, que l’on tentait de traiter avec des hormones et des psychothérapies.

Mais quand au machisme ancestral s’unit l’homophobie institutionnelle, signée par des considérations politico-idéologiques qui estimaient l'homosexualité comme une attitude déplorable et condamnable dans une société socialiste, le rejet des préférences sexuelles homo atteint le point algide qu'on a connu pendant les années soixante-dix.

« Cela ne fait pas si longtemps pour que ces choses nous paraissent d’un passé éloigné », quand les marginalisations existaient dans les entreprises ou administrations (enseignants, artistes) et jusqu'aux expulsions radicales (universités, organisations politiques) des individus de l'un et l’autre genres, accusés de pratiquer l’homosexualité.

Fraise et Chocolat : un film qui marque un tournant

Comme cela arrive souvent, c’est dans l'art que la première revendication publique a été faite sur la nécessité d'admettre, avec tolérance et une nouvelle perspective éthique, le phénomène de l'homosexualité parmi la population cubaine.

Plusieurs récits publiées au début de la décennie des années quatre-vingt-dix « de l'un d'eux sortira Fraise et Chocolat, étrennée en 1993 » s'approchaient de la dramatique réalité sociale et humaine de l'homosexuel cubain et des moments les plus difficiles de sa marginalisation politique.

Durant ces années, plus silencieusement, d'autres sphères de la société cubaine, y compris les politiques, ont commencé à assouplir leur perspective du problème et on a avancé dans l'acceptation sociale de l'homosexuel, en le dépouillant, au moins, de la charge de condamnation politique qui l'avait accompagné durant deux longues décennies.

Malgré cela, il y avait encore des réserves et rien ne l'exemplifie mieux que le cas du célèbre et multi récompensé Fraise et Chocolat, qui est seulement arrivé sur les écrans de la télévision cubaine il y a un an, à la suite des exigences des artistes nationaux dans les débats générés autour du « Quinquennat gris » et de ses conséquences.

Le Quinquennat GrisLe « quinquennat gris » ou les « années grises » à Cuba désignent la période de répression culturelle la plus importante de l'histoire de la Révolution, de 1971 à 1976, quand Luis Pavón Tamayo était Directeur du Conseil de la Culture. Pendant la décennie des années 1970 - quand Cuba se rapproche de plus en plus à l'URSS - Luis Pavón adopte une politique culturelle alignée avec les paramètres soviétiques de l'époque, où le réalisme socialiste est la référence. Cette politique se caractérise par la censure, l'orthodoxie esthétique et la répression des artistes et intellectuels. Pavón met en place un processus répandu appelé la « paramétración » où on écartait tous les artistes qui ne « réunissaient pas les paramètres » pour continuer à exercer leur profession d’artiste. Ces paramètres n’étaient jamais clairement explicités, mais étaient sous entendus dans le 1er Congrès d’Education et de Culture en 1968 qui établissait que les artistes, dans l’esprit du réalisme socialiste, devaient afficher leur ferveur révolutionnaire dans leurs œuvres et démontrer des valeurs révolutionnaires, excluant les chrétiens ou homosexuels (le christianisme considéré « antirévolutionnaire » et l’homosexualité considérée une « pathologie sociale »). C’est suivant ces paramètres que des centaines d’artistes sont écartés de leur poste soit parce qu’ils étaient idéologiquement questionnables, homosexuels, chrétiens ou soit-disant contre-révolutionnaires, dont Virgilio Piñera et d'autres écrivains importants. Le terme « quinquenio gris » est d'abord utilisé par l'intellectuel cubain Ambrosio Fornet, et repris lors d'un débat important lancé par des intellectuels cubains de renom en 2007. Ce débat, qui a ré-ouvert les sequelles de cette décennie dans le monde artistique cubain, a poussé le gouvernement révolutionnaire à reconnaître ouvertement et parler des erreurs de la soviétisation extrême et la répression subie par les intellectuels pendant à l'époque. Le gouvernement cubain soutient que la création d'un Ministère de la Culture sous Armando Hart en 1976 a corrigé les erreurs du « quinquenio », mais en réalité, les repressions et censures - même si plus sutiles - continuent pendant des années après, et certains disent qu'elle persiste sous d'autres formes aujourd'hui.

Mais plus que dans l'art et dans la politique, les changements, aujourd'hui apparent dans une société où il s'agit d'établir « la diversité c’est la norme », sont venus du milieu humain qui la conforme, et spécialement de ces homosexuels, disposés, pour la première fois, à  se battre ouvertement pour un espace, pour leur vie et leur dignité.

Mais rien de ceci ne se serait produit si, en plus de l'influence de la réalité universelle et l'assouplissement national (conduit dans l’institutionnel par le CENESEX, d’un très important dynamisme sur ce terrain), la propre lassitude envers les canons idéologiques et éthiques chaque fois plus déphasées des réalités, n'aurait pas agi sur la société cubaine. Elle s’accompagna de la nécessité des changements « et non seulement en ce qui concerne l'acceptation de la diversité de préférences sexuelles », et de la rupture de la lourde uniformité sous laquelle elle a vécu pendant cinq décennies.

Depuis les espaces marginaux, et souvent policièrement poursuivis dans lesquels les homosexuels et transformistes exprimaient publiquement leur façon de voir la vie, on a donné le pas à l'établissement silencieux, progressif, mais déjà évident, d'un nombre croissant de couples homosexuels. Mais la société cubaine prétend faire maintenant ce qui est pour le cadre national, quasi un double saut mortel : la possibilité d'accepter légalement le mariage gay et, plus encore, la possibilité que les couples homosexuels puissent adopter des enfants.

La célébration d'événements comme la Journée Internationale contre l’Homophobie sert sans doute à accélérer ce qui semble un processus irréversible, mais encore difficile. Si après 50 ans d'existence d'un processus révolutionnaire comme celui de Cuba des attitudes et des comportements machistes dans le cadre des droits de la femme survivent encore, obtenir la pleine acceptation des homosexuels et reconnaître leurs droits légaux et humains comme ceux précédemment mentionnés, s'avérera, sans doute, complexe et dramatique, surtout à l'intérieur de la propre société où vivent ces homosexuels.

Curieusement, à l'heure actuelle de la vie politique nationale, il est peut-être plus facile d'accéder aux succès légaux et constitutionnels qui se concrétisent sur un papier que de vaincre les barrières d'une mentalité épurée qui a fourni ses meilleurs arguments à la marginalisation politique et institutionnelle passée.

Proclamer que la diversité est la norme, continue à s'avérer provocateur et osé pour l'ambiance cubaine. Obtenir que cette diversité soit acceptée dans un monde comme celui de la sexualité, serait « et sera » un succès, car on sait déjà que rien n’est plus difficile à changer qu'un concept mis en place dans le cerveau et le sang d'un pays.


Inter Press Service en Cuba

L'agence internationale IPS-Inter Press Service est présente à Cuba depuis 1979. Elle est un correspondant de presse étranger accrédité à La Havane qui, avec le soutien d'un large groupe de collaborateurs, vise à développer et à fournir des informations alternatives sur l'île, avec une perspective analytique, diversifiée, plurielle et inclusive. Pour ce faire, il recourt à une grande variété de sources et de technologies de communication, prend en compte l'approche genre, priorise les questions peu discutées par les autres médias et donne la parole aux acteurs les plus divers de la société cubaine actuelle. IPS publie au moins 12 articles journalistiques mensuels sur Cuba. Les rapports, entretiens et analyses approfondies, préparés pour le service mondial IPS, vont bien au-delà de l'actualité pour devenir une vision intégrale des processus que connaît l'île. Voir site internet : http://www.ipscuba.net/

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