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Musique

La musique cubaine au XXIe siècle

Un panorama musical en perpétuel évolution

Auteur:
Inter Press Service en Cuba
Date de publication / actualisation:
10 août 2022

IPS nous offre un point de vue local sur la musique cubaine du XXIème siècle. L'article nous présente les différents genres musicaux des dernières décennies qui ont contribué à perpétuer la notoriété de la musique cubaine dans le monde.

La caractéristique principale de la musique cubaine est vraisemblablement sa capacité permanente à absorber les plus diverses influences, modes et façons de faire jusqu'à se les approprier et les incorporer au particulier et puissant complexe sonore qu’est la musique de l'île.

Sa seconde caractéristique est qu’après la naissance d’un rythme ou d’une « nouvelle » modalité, totalement cubanisée, cette musique s'échappe des étroites frontières de l'île et entame une marche universelle qui fait de la musique, la manifestation artistique cubaine la plus connue et influente sur le plan international. 

Il est toujours nécessaire de rappeler que Cuba, au XIXe siècle, produisait et exportait déjà sa propre musique. Les intenses relations migratoires, économiques et culturelles avec des pays comme l'Espagne, le Mexique ou les États-Unis, ont porté à ces destins des danses et des rythmes cubains qui, avec le temps, sont devenus une partie des cultures réceptrices, comme cela s'est produit avec le danzón, cette danse nationale cubaine qui aujourd'hui est pratiquée seulement au Mexique, ou la habanera, créée dans l'île et ensuite seulement chantée, et jusqu'à présent, dans certaines zones de la Méditerranée espagnole.

Les genres et les styles cubains qui ont parcouru le monde sont nombreux au long du XXe siècle. Le premier et le plus heureux de ceux-ci est probablement le boléro, créer à la fin du XIXe, et qui a rapidement envahi tout le milieu hispanique pour devenir le genre musical qui exprime le mieux le sentimentalisme latin. Ensuite le son et la rumba ont voyagé hors du pays, ils auront une présence spécialement fructueuse dans l'univers de l’appelé jazz afro-cubain ou jazz latin, ou des rythmes cadencés et sensuels comme le mambo et le cha-cha-chá, capables de s'imposer dans presque le monde entier et de fonctionner comme une référence particulière du « cubain ».

La salsa cubaine

Toutefois, un phénomène curieux et divers se produit dans les années 60, si cruciales pour la musique contemporaine. C’est à cette époque que surgit, à partir de la puissante sonorité et de la rythmique cubaine, la musique appelée salsa, née dans les communautés hispaniques de New York. La salsa, qui n'a jamais nié son substrat cubain, a vécu un processus d'enrichissement musical hors de l'île – et y compris lyrique – qui s’est aussi nourrie des influences d'univers aussi dissemblables que le jazz, la bossa nova et une infinité de rythmes des Caraïbes hispaniques et anglophones, jusqu'à trouver son caractère et un espace indiscutable dans la préférence des mélomanes des Caraïbes et même d’autres latitudes.

La salsa a grandi en marge de Cuba et, en bonne mesure, dans son dos. Les musiciens cubains de la fin des années 60 et des années 70 avaient peu d'information sur ce qui se passait dans leurs alentours et, bien que sans le savoir, certains créateurs de l'île – spécialement Juan Formell – ont servi de référence pour des salseros avisés.

Contradictoirement, pour des raisons d'ordre plus politique que musical dans ces mêmes années, les portes de la diffusion sur le territoire cubain à la musique latino-américaine – spécialement à la chanson sociale – se sont ouvertes. Cette ouverture a provoqué la création d'un grand nombre de groupes et le surgissement de solistes engagés à importer la musique de quenas et de charangos andins, aussi éloignés de la sensibilité cubaine que la musique chinoise ou japonaise et à peine plausible pour le développement musical cubain postérieur.

La salsa est arrivée à Cuba dans les années 80, elle s’est ouverte un espace définitif dans le goût des danseurs cubains et, ensuite chez certains musiciens. La théorie selon laquelle la salsa était seulement une ancienne musique cubaine arrangée d’une autre façon, a limité pendant plusieurs années la capacité d'appréciation des créateurs de l'île, qui se sont finalement intégrés au mouvement lordqu'il était évident que les Cubains préféraient la salsa de Rubén Blades, Willie Colón, Oscar de León, el Gran Combo et La Sonora Ponceña, à la musique dansante que faisaient leurs compatriotes.

La décennie des années 90, si compliquée dans presque tous les secteurs de la vie économique et sociale cubaine a été, en revanche, d'une grande créativité artistique. Elle a été la décennie de la salsa cubaine musicalement parlant. Les orchestres modifient leurs styles traditionnels comme Los Van Van de Juan Formell ou l'ensemble sonero d'Adalberto Álvarez ont un grand succès dans l’île, alors qu’apparaissent ou mûrissent des groupes plus expérimentateurs ou ouvertement salseros, comme NG La Banda, le groupe d'Isaac Delgado, La Charanga Habanera, El Médico de la Salsa, Paulito FG y su Élite, parmi d’autres, ils monopolisent le goût des danseurs cubains et obtiennent un succès relatif hors du pays, spécialement grâce à leurs concerts en public.

Le boom de la salsa cubaine a été exagérément glorifié et promu par les médias locaux. Des revues dédiées à ce mouvement ont même été créées. Cependant, malgré sa qualité musicale, la salsa cubaine n'a pas obtenu les hauts niveaux de diffusion internationale qu’avaient eu Blades ou Colón, ou qu’atteignait à cette époque Juan Luis Guerra avec ses bachatas et ses nouvelles merengues. À cela deux raisons principales : premièrement, l'impossibilité d'accéder ouvertement au décisif marché new-yorkais, partiellement fermé à cause des lois de l'embargo ; et, deuxièmement, parce que la salsa cubaine est arrivée tard et les temps – et avec eux les goûts – avaient changé pour la musique.

Le phénomène Buena Vista Social Club

Un phénomène musical et commercial totalement inattendu, mais bien armé, a terminé d'acculer la salsa cubaine dans l'île : l'enregistrement du disque Buena Vista Social Club. Le remarquable succès du projet – qui s'est ensuite appuyé sur le film réalisé, ni plus ni moins, par le metteur en scène allemand Wim Wenders – a mis réellement en circulation universelle un genre de musique qui s'en remettait au goût et aux façons de faire des années 50 et même des années 40, mais qui a permis une communication avec les consommateurs étrangers, ce que la salsa cubaine, dans doute trop d’avant-garde, peinait à obtenir.

En plus des bénéfices publicitaires et économiques qu'il a apporté aux impliqués, le phénomène Buena Vista Social Club a provoqué, ou au moins a rendu propice, un examen de la capacité de pénétration internationale de la musique cubaine et, à la fois, a réveillé chez les musiciens cubains une avidité commerciale jusqu'alors quasi inconnue.

Les plus affectés par ce ressac ont été précisément les groupes de salsa qui, cherchant le succès et les marchés, se sont lancés dans une poursuite désespérée du succès international . Il s’est alors produit une redéfinition de sonorités dans certains groupes et la fragmentation d'autres, sans qu'aucune de ces attitudes ne produise une véritable cristallisation de nouvelles propositions. On observe ainsi une stagnation qui dure déjà depuis quelques années.

D'autre part, une musique qui était parvenue à traverser avec fortune les décennies des années 70 et 80, l'appelée nueva trova cubaine – et son appendice, la novísima trova –, montre aussi des signes d'épuisement musical durant les années 90. Les deux grands représentants du mouvement, Pablo Milanés et Silvio Rodríguez, peinent à maintenir une production musicale identiques aux hauts niveaux de qualité qu'ils avaient établi durant leur âge d'or.

C’est précisément lorsque la trova semble s’épuiser et que la salsa tombe dans ce panorama marécageux que l’on constate l'arrivée d'une nouvelle promotion d'artistes dans le cadre musical cubain qui, en essayant divers modèles et références, commencent à trouver une place au début du XXI siècle avec une redéfinition des plus notables propositions de la musique cubaine d'aujourd'hui.

Le rap cubain, le rock, le jazz... la fusion

Plusieurs tendances et genres musicaux nouveaux, ou peu travaillés jusqu'alors, entrent dans cette nouvelle proposition : d'une part le rap cubain, qui commence à gagner des adeptes ; de l’autre le rock, marginalisé dans les années 60 et 70, presque oublié dans les années 80 et 90 ; ainsi que le jazz – parfois marginalisé lui aussi –, qui est joué de façon plus systématique, et, finalement, la sonorité et même la proposition scénique de cancioneros, de baladistas et de rockeurs de langue hispanique.

Le rap, qui sans renoncer au modèle étasunien essaye d'introduire des problématiques et des sonorités cubaines à sa structure schématique, obtient toutefois des hauts niveaux d'acceptation parmi les jeunes, bien qu’il n’ait pas reçu la faveur de la diffusion officielle durant plusieurs années. Le rock, pour sa part, avec de meilleures intentions que de notables qualités – sauf certaine exception –, gagne à coup de persistance, vers la fin des années 90, un espace qui lui a été nié pendant des décennies et il nourrit les recherches d'un groupe de jeunes musiciens. De son côté, le jazz latin fait à Cuba déborde définitivement les frontières de l'île et les Prix Grammy remportés par son plus grand représentant, le pianiste Chucho Valdés, valident la qualité du projet, d'un point de vue artistique et commercial.

Toutes ces alternatives commencent peu à peu à changer et à diversifier la physionomie de la musique cubaine. La popularité auparavant obtenus par de purs troubadours et les salseros, est maintenant capitalisée par de nouveaux groupes ou solistes qui expérimentent fondamentalement une musique que nous pourrions appeler de fusion. L’impressionnant succès qu'ont eu des groupes tels que Carlos Manuel y su Clan ou Moneda Dura, et spécialement le duo Buena Fe, parmi les jeunes, annoncent l'arrivée d'une nouvelle aire dans la musique cubaine, dans lequelle se mélangent les plus divers composants et les plus diverses influences – y compris la salsa et la trova, évidemment.

L'un des succès de ce genre musical de ces dernières années est celui du duo de Guantanamo, Buena Fe qui, soutenu par bonne qualité de ses textes littéraires - héritiers de la trova, mais très divers dans ses propositions –, dans des arrangements d’une sonorité contemporaine et dans l'utilisation des modèles de la balade et du rock espagnol, a établi avec son premier CD, Déjame entrar, des niveaux de communication avec le jeune public rarement obtenus en si peu de temps.

La musique cubaine entre ainsi dans le XXIe siècle, parcourant de nouveaux chemins, explorant de nouvelles structures et, comme l’ordonnent les temps, avec logique de marché. Le succès définitif ou la présence éphémère de ces propositions musicales sera seulement connu avec le temps. Néanmoins une chose est sûre : la musique cubaine ne cesse d'évoluer et tout semble indiquer que ce sera avec succès.


Inter Press Service en Cuba

L'agence internationale IPS-Inter Press Service est présente à Cuba depuis 1979. Elle est un correspondant de presse étranger accrédité à La Havane qui, avec le soutien d'un large groupe de collaborateurs, vise à développer et à fournir des informations alternatives sur l'île, avec une perspective analytique, diversifiée, plurielle et inclusive. Pour ce faire, il recourt à une grande variété de sources et de technologies de communication, prend en compte l'approche genre, priorise les questions peu discutées par les autres médias et donne la parole aux acteurs les plus divers de la société cubaine actuelle. IPS publie au moins 12 articles journalistiques mensuels sur Cuba. Les rapports, entretiens et analyses approfondies, préparés pour le service mondial IPS, vont bien au-delà de l'actualité pour devenir une vision intégrale des processus que connaît l'île. Voir site internet : http://www.ipscuba.net/

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