Avec onze équipes de provinces, dont deux féminines, le rugby s’implante à Cuba
Auteur:
Stéphane Ferrux-Bigueur
Date de publication / actualisation:
16 avril 2003
Ce samedi d’avril 2003, les « Perros » (chiens), de l’école internationale de sport de San José en banlieue de La Havane, affrontent les Giraldillos de La Habana (référence à la Girardilla, girouette, symbole de la capitale), une des deux équipes de La Havane, née en 1996 du schisme de l’équipe de l’Université de La Havane.
Le rugby cubain est né à l’université de La Havane
Cette première formation de rugby cubain, Los Indios Caribe, née en 1993, était à l’origine composée d’étudiants et de diplômés de l’Université de La Havane et de l’Institut de Culture Physique « Manuel Fajardo ». Elle s’est ensuite ouverte aux jeunes habitants de La Havane liés aux activités sportives régulièrement pratiquées.
Soutien décisif de la France pour l'essor du rugby à Cuba
Puis, en 1996, Max Bouix arrive comme entraîneur et consacre, en dehors de ses activités professionnelles, la majorité de son temps libre au rugby : entraînements, promotion et amélioration des conditions matérielles des joueurs.
C’est Max Bouix qui saura insuffler à ses partenaires cubains un rugby de rigueur et de joie, grâce à son expérience d’ancien demi de mêlée de Saint-Gaudens. Après 20 ans passé à Cuba, il décède à La Havane en octobre 2015.
Max est connu dans le milieu (du rugby) Toulousain (ancien champion de France en 1968). Il jouera habilement de son influence auprès de Bernard Lapasset, Président de la Fédération Française (FFR), pour que celui-ci convainc les autorités cubaines de créer un organisme officiel représentant le rugby dans la Grande Ile. Ce dernier viendra à Cuba en février 1999, reconnaître sur place le potentiel des joueurs cubains, accompagné par Christian Carrère, ex-capitaine fameux de l’équipe de France, et Jean Cormier reporter du Parisien Libéré et spécialiste de Cuba.
Un Wallabies à Cuba
Il n’y a pas proprement dit de terrain de rugby à San José, sport encore trop rare dans le pays, ceci malgré le bon niveau des équipements sportifs de cette école, fleuron de la Revolucion Cubana, où convergent de toute l’Amérique Latine et de plus loin, des pros du sport en herbes. C’est donc les cages de foot qui feront office de poteaux de rugby. On confiera en l’arbitre lors des transformations, et pour cause, celui-ci n’est pas n’importe qui, rien de moins qu’un Wallabies (équipe d'Australie de rugby à XV) à la retraite. Adrian Skeggs, de passage à Cuba, a été invité par Max durant son tour du monde du Rugby. Un gaillard d’australien qui instruit, tel un Compagnon passant de village en village, les trucs du rugby moderne, armé de ces vidéos de match contre les All Black, les Bleus et autres Irlandais… et de ces CD-rom d’exercices, qu’il ne manquera pas de mettre en pratique durant notre match. Tout le monde en aura pris de la graine.
Des rencontres internationales
Il s’agit d’une rencontre de championnat provincial, le premier organisé à Cuba. Il existe à l’heure actuelle trois équipes de la région La Havane, qui s’affronteront par poule jusqu’à la finale en juin prochain. Max confie que le secret pour maintenir un bon niveau de jeu, donc de motivation, c’est de multiplier les rencontres, bien sûr entre les clubs cubains, c’est déjà une étape importante que de pouvoir réaliser ce premier championnat, mais il est essentiel également d’affronter des clubs étrangers, dans la région Caraïbe, ou mieux encore avec l’autre côté de l’atlantique. L’expérience existe déjà, et de nombreuses équipes venues de Guyane, Portugal, Suisse, une trentaine d’équipes françaises, et une vingtaine de clubs anglais sont venues se frotter aux athlètes cubains.
Le principal avantage des rugbymen « révolutionnaires » , d’après ces clubs venus le temps d’une rencontre amicale, se situe au niveau des capacités physiques, car bon nombre de ces joueurs sont d’anciens sportifs de haut niveau, lanceur de poids, passeur de haie… de niveau olympique. Quelques révélations sont d’ailleurs déjà en Europe, « ils sont restés » comme on dit ici, et vivent des carrières rugbystiques de semi-professionnels. Ce qui fait un peu rager Max : il n’a plus son équipe du départ et doit former des joueurs, bien souvent en reprenant tout à zéro. A Cuba ce sont des choses qui arrivent et pas que dans le sport…
Cigare et rugby
Mais il n’y a pas que des champions olympiques retraités dans les rangs des Gladiatores de Playa ou des Giraldillos de La Habana. Cangrejo (crabe), de son vrai nom José Prieto, lui est torcedor à la Corona. Trois de ces gaillards des équipes havanaises travaillent comme lui dans les fabriques de cigares de la capitale. Cangrejo « roule » depuis six ans et « tackle » depuis 1993. Il fume le cigare fabriqué du moment, de temps à autre pendant son travail, et estime que ce n’est pas incompatible avec ces entraînements qui ont lieu deux fois par semaine, plus un match pratiquement chaque samedi. Il n’est pas rare de le voir lors des troisièmes mi-temps déguster un double corona au milieu du déchaînement général de la Macumba (célèbre discothèque de la capitale). Il est venu au rugby par curiosité. Un petit groupe d'universitaires voulait créer un club de football américain, mais n'avait pas les moyens d’acquérir l’onéreux matériel nécessaire à la pratique de ce sport. C’est alors qu’un espagnol du groupe parla du rugby, inconnu alors, expliquant : « pour le moins c’est la même forme de ballon, on joue beaucoup avec les mains et pas besoin d’équipement spécial ». Adopté ! Quelques années plus tard, Cangrero, par un autre hasard, s’inscrit à un concours de recrutement pour apprendre le métier de torcedor. Il fut retenu pour sa dextérité, et commença ainsi à rouler. Il avoue que cela n’a rien d’évident, une pression permanente pour améliorer le rendement : « c’est le point commun avec le rugby, concentration et entraînement sans relâche pour atteindre un bon niveau ».
Le match entre Los Perros et Los Giraldillos
Ce sont les Giraldillos qui ouvrent le score par un essai rapide et sans bavure, mais qui ne sera pas transformé, dès le premier quart d’heure de match. Adrian l’arbitre, ne siffle pas toutes les fautes des deux équipes déchaînées. Il leur enseigne tout de même au passage quelques points tactiques lors des mêlées, qui ont tendance à s’effondrer. On a mis Max à contribution, lui qui pensait ne pas courir ce samedi, grâce à son ami Wallabies… Il devra faire le juge de ligne. Les Perros reviennent au score : 5 partout, car ils ne transformeront pas non plus leur premier essai. Deux autres essais se succèderont, un chacun, avant la fin de la première mi-temps, et pas un seul transformé… on travaillera le coup de pied dès la semaine prochaine. Même scénario lors de la seconde partie du match. Max peste à son habitude que ses joueurs sont des bons à rien : « il n’y a que deux gars qui peuvent prétendre jouer au rugby sur ce stade ! ». « Les étudiants ne sont pas mauvais » ajoute-il, mais bon, il leur a prêté les deux meilleurs piliers de l’équipe des Gladiatores. Il reconnaîtra tout de même que le demi d’ouverture argentin et le trois-quart centre paraguayen des Perros de San José se défendent bien…
Adrian sifflera la fin du match sur un score à égalité : 15 à 15. « Un match physique », dira-t-il, avant de s’entretenir longuement avec le capitaine de San José, perpétuant la bonne parole de l’enseignement du rugby.
Le rugby à l’école
Max a toujours entraîné des équipes de tous niveaux, mais « plus dur qu’à Cuba, jamais ! », particulièrement dû aux conditions extérieures au jeu : transport inexistant, matériel difficile à acquérir, et comportement des cubains, qui voient dans le rugby la possibilité d’échappatoire à la vie quotidienne. “Ils ne ressentent pas la passion du sport” répète Max, qu’il estime pour sa part être le seul moteur pour progresser. Figaro est l’un des contres exemples : « celui qui comprend le mieux la philosophie du jeu, c’est l’organisateur, la tête du rugby cubain » comme le présente Max. Professeur de Hand-ball, il se charge également de l’entraînement des Giraldillos, à 32 ans sa carrière de joueur est derrière lui, mais il garde la foi, même si le comportement de ces compatriotes le fait rager : « aujourd’hui, il n’y a rien à attendre des adultes, pas assez passionnés. Toutes mes espérances vont chez les enfants que nous entraînons, de 9 à 14 ans. Nous possédons déjà cinq écoles rien qu’à La Havane ».
Et Max d’ajouter :« Avec onze équipes de provinces, dont deux féminines, le rugby commence à s’implanter dans le pays». Seulement pour le moment les autorités cubaines le considèrent seulement comme un sport de récréation « Il n’y a pas de médaille à prendre avec le rugby ! » et refuse de participer au développement sérieux de ce sport. « Néanmoins les orientations changent, avec les rumeurs d’accepter le rugby comme sport olympique ». Sur la base de cette nouvelle donnée, les institutions du sport devront le promouvoir dans un futur proche. Cela devrait changer bien des comportements et donner au rugby cubain la place qu’il mérite parmi les sports populaires pratiqués dans la région.
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