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Art

Tony ou Mila, être drag queen à La Havane

Auteur:
Romane Frachon
Date de publication / actualisation:
7 août 2019

Tony – Antonio Alonso de son vrai nom – a grandi entre New-York, Genève et La Paz… Il découvre rapidement son orientation sexuelle, puis sa passion : le transformisme. À ne pas confondre avec travestisme, Tony nous raconte son histoire, comme petit aperçu du monde des drag-queens à La Havane.

Dans un français parfait, le jeune Cubain, au regard tendre et malicieux, me parle du théâtre El Público où il jouera ce soir la pièce Dudo (J’hésite) dirigée par Carlos Diaz. Cela se passe dans le Vedado, quartier culturel et tendance de La Havane. Puis, nous montons les marches d’un immeuble à l’architecture des années 50, avenue Paseo, dernier étage.

Enfin un peu d’air frais, la terrasse donne sur cet imposant édifice bleu foncé de la fameuse Seguridad del Estado (les renseignements secrets cubains). Les langues se délient. « Mon père travaillait pour le contre espionnage, j’ai grandi à New-York, puis nous sommes partis à Genève, et enfin à La Paz… En fait, c’est maintenant que je découvre mon pays, Cuba ». 

Je ne me considère pas travesti, puisque je ne sors pas dans la rue habillé en femme, je suis transformiste. C’est un art, un métier du spectacle. Pas forcément un conflit sexuel.

Comme Osvaldo Doimeadios avec son personnage « Margot », Tony commence sa carrière d’acteur comme transformiste. Il passe les examens pour entrer à l’Institut Supérieur des Arts (ISA), mais il échoue. 

Le garçon, très cultivé, cite à souhait des artistes comme Leopoldo Fregoli ou Arturo Brachetti. Pour échapper au service militaire, il repart retrouver son père en Bolivie. C’est là, à La Paz, qu’on lui propose son premier rôle : un travesti cubain. Pour lui, c’est plutôt un concours de circonstance. « Comme j’étais Cubain… ».

Son père est rappelé à Cuba et il n’a plus de raison de rester dans les Andes. Il sent qu’il a laissé derrière lui une chance de devenir quelqu’un. Frustré, il cherche à La Havane un lieu pour les spectacles de drag-queen à Cuba… mission quasi impossible en 2008, car c’est encore illégal. 

Naissance de Mila, la double face de Tony

Voyant qu’à l’époque, l’État ne le soutiendrait pas, il s’est inventé son propre personnage : elle s’appelle Mila Kaos. Et elle ne le quitte plus depuis lors. « Je me sens parfaitement schizophrène », admet-il. Mila est sûre d’elle, drôle, elle n’a peur de rien, elle est un tantinet arrogante et opportuniste.

Tony est plein de doutes, il est timide, mélancolique, et discret. Mila a tout de suite plu. « J’ai inventé mon propre travail, dans les fêtes clandestines gay » ; qui changeaient de lieu tous les jours, dans un contexte culturel hostile à ce genre de réunion nocturne publique. « Je me souviens qu’une fois, dans le parc Lénine, la police nous a tous dispersé. En quelques minutes, il n’y avait plus personne. »

Pourquoi l’État cubain voyait d’un mauvais œil ce genre de soirée spontanément organisée dans un lieu public ? « Les LGBT ont toujours été un peu plus rebelles et conflictuels dans ce système », pense Tony. « Nous ne nous rendions pas vraiment compte de ce que nous faisions. Nous étions surtout prêts à tout pour quelques dollars ».

Les LGBT ont toujours été un peu plus rebelles et conflictuels dans ce système.

Tout ce que je faisais ressemble à ce que je fais aujourd’hui : chanter ce que j’aime, danser, essayer de faire rire ou de séduire. « Je suis la préférée. » Les étrangers venaient voir Mila car elle chante en anglais et en français. 

Impact social

La compagnie de théâtre El Público (qui siège dans le théâtre Trianón où nous avons commencé la rencontre) l’appelle en 2010 pour un contrat. Une vraie chance pour lui, qu’il a su garder jusqu’à ce jour. Le théâtre El Público se caractérise par son jeu de travestisme et d’ambiguïtés de genre. C’est la scène idéale pour que Tony puisse développer sa performance. Il interprète alors Amy Winehouse, Evanescence, Edith Piaf. Le public est séduit par ses rôles, toujours plus extravertis. Les gens le reconnaissent dans la rue.

« Je sens que j’ai un impact social aussi, parfois ce que je dis dans une pièce sur la question de genre a un effet de résonance chez un spectateur, et il vient me voir à la fin pour en parler. » Aujourd’hui, à Cuba, des vidéos de transsexuels qui étaient autrefois censurées sont diffusées à la télévision. Notamment grâce au CENESEX (Centre national d’éducation à la sexualité) dirigé par Mariela Castro, « il y a du progrès » mais « ce n’est pas encore ça ».

Soudain, Tony soupire et médite. « Cela fait des années que je joue des rôles de femmes, c’est très libérateur. Mais j’aimerais qu’on m’appelle pour jouer un homme, cela me manque. » 

Les recommandations de Tony (... ou de Mila ?)

Tony nous partage tous les bons plans pour découvrir une Havane 100 % gayfriendly et s’immerger dans le monde queer de la capitale cubaine. « LE lieu incontournable des travestis et transsexuels » c’est le Cabaret Las Vegas sur la rue Infanta, entre le Vedado et Centro Habana, ouvert toutes les nuits. Il y a aussi plusieurs lieux étatiques qui proposent des soirées queer : la boîte de nuit Café Cantante, au Théâtre National, sur la Place de la Révolution, tous les samedis soirs, et El Tablao, au Théâtre Alicia Alonso dans la Vieille Havane. Pour les lieux privés, « à deux rues d’ici, sur la rue B et Linea, le Bar Esencia », les lundis, « des drag-queens viennent faire des shows ». Ou bien le club Amanecer, rue Linea et O, après minuit.


Cubanía

Cubanía s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Cubanía souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues.

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