Zéro tourisme à Cuba, Trump aussi fort que le Covid
Auteur:
Stéphane Ferrux-Bigueur
Date de publication / actualisation:
30 mars 2026
L’influence de l’information est le principal facteur de la fréquentation, ou non, d’un pays. Le simple fait de parler d’une destination a des conséquences directes sur l’activité touristique.
Le début d’année 2026 a été dominé par les chamboulements géo-politiques initiés par le président Trump. Gaza, Groenland, Vénézuela, Iran et Cuba ont été pris pour cible par les Etats-Unis afin d’en obtenir des bénéfices, pas tant politiques que commerciaux : principalement le pétrole, mais aussi le tourisme…
Début mars 2026, Air France annonce la suspension de son vol direct Paris - La Havane. La compagnie envoie à tous ses passagers un Email disant sans autre forme de procès : “vol annulé”. C’est un raz de marée médiatique, en plus de provoquer en moins d’un mois l’annulation de toutes les réservations depuis la France vers Cuba. A préciser que le Paris - La Havane existe toujours, via Panama.
Fin mars 2026, Le Ministère des Affaires Étrangères français publie une note de 2 lignes déconseillant aux français d’aller à Cuba. Le coup de grâce. Les quelques agences qui continuaient à nous faire confiance rejoignent les positions de l'État, annulant les quelques projets de voyages encore confirmés.
Que s’est-il passé ? Comment les annonces de Trump ont pu à ce point modifier le comportement tant des voyageurs que des professionnels du tourisme ? D’un jour à l'autre, Cuba était devenue une destination dangereuse et instable.
Il est vrai que objectivement Cuba avait été littéralement asphyxiée par le manque de pétrole provoqué par le blocus américain. Mais le pays restait égal à lui-même. Les transports touristiques continuaient à fonctionner (secteur prioritaire pour le gouvernement cubain) et les logements étaient autonomes en électricité, souvent grâce au solaire. Bref, notre activité pouvait continuer à fonctionner, certes avec quelques aménagements, mais rien qu’un réceptif (agence touristique locale) ne puisse organiser pour la satisfaction de ces clients. D’ailleurs, les témoignages de ceux qui avaient “osé” venir à Cuba ne tarissaient pas d'éloge sur la qualité des services, la gentillesse et l’accueil des Cubains, qui malgré les difficultés économiques continuaient à recevoir les voyageurs avec une attention de grande qualité.
Le message de Trump
Il venait de se créer un décalage abyssal entre les réalités du pays et les fausses informations reprises en chœur par l’ensemble des médias. Trump avait réussi son coup médiatique. Comme à chaque fois, il pouvait raconter n’importe quoi, les médias, incapables de vérifier les informations se chargeaient de semer le sensationnel, le misérabilisme et la peur dans la tête des gens.
Les professionnels du tourisme se sont alignés
Beaucoup d'organisations comme la nôtre, à travers le monde, ont déjà vécu cette expérience. Ce sont ceux qui émettent le tourisme qui décident si les voyageurs doivent ou non se rendre dans un pays. Ces décideurs ne sont pourtant pas sur place. Dans la plupart des cas, ils ne prendront pas la peine de vérifier les informations et se fieront à la première information à portée du web
Les Etats se sont alignés
Les ambassades installées dans les pays visités, ne sont pas en reste. Souvent, quoiqu’étant présents sur place, les diplomates sont coupés des réalités du pays. Et surtout ils veulent être tranquilles et ne prendre aucun risque. Ils répondent également aux directives qui viennent “d’en haut”. C’est ainsi qu’ils n’hésitent pas à déconseiller de se rendre dans un pays à la première alerte. Les professionnels disciplinés et les citoyens respectueux feront naturellement confiance à ces messages officiels, leur permettant de couvrir leur propre décision.
Trump et compagnie
Avec sa stratégie d’asphyxie énergétique Trump n’en demandait pas tant. Son objectif mercantile était de “prendre” Cuba selon ses propres termes, mais surtout de prendre part au développement touristique du pays. L’industrie du tourisme et de nombreux Etats lui ont carrément emboîté le pas, en donnant un échos particulier à son blocus. Les Canadiens, les Européens (à part l’Espagne) lui ont offert Cuba sur un plateau en venant accentuer le blocus énergétique par un blocus touristique.
On pourrait se poser la question, de ces deux blocus, lequel est le plus pénalisant pour la population cubaine ?
Blocus énergétique
Tous les journaux, les documentaires et les réseaux titrent la même chose et racontent les mêmes banalités. Oui, pour Cuba, les coupures d’électricité et le manque de carburant sont presque “banals”. Depuis 30 ans, et même depuis les années 60, Cuba est victime d’un blocus dont les conséquences sont difficiles à imaginer ; les Cubains vivent depuis plusieurs générations avec ces restrictions. La rhétorique de l’asphyxie, ou de l'agonie, n'a pas la même signification pour un Cubain que pour un Européen. Beaucoup comparent ce moment avec la fameuse “période spéciale en temps de paix” décrétée par Fidel Castro au lendemain de la disparition de l’URSS. Cette analogie vient de ceux qui n’ont pas vécu cette crise. Sans électricité, sans carburant, oui bien sûr, mais ce n’était pas le plus grave : dans les années 90 il n’y avait surtout rien à manger à Cuba. Fidel Castro avait même planifié l’option zéro. Le plan consistait, si la situation devait empirer davantage, à envoyer tous les habitants des villes à la campagne et d’organiser l'autosuffisance alimentaire. Les Cubains ont failli redevenir des chasseurs-cueilleurs ! Asphyxier les Cubains : ce n’est pas si facile.
Blocus touristique
Aujourd’hui la situation est bien différente. La grande île a plus de moyens, plus d’expérience ; il y a eu une ouverture vers le monde. Elle permet aujourd’hui l’organisation des petites entreprises privées, qui viennent subvenir largement aux déficiences de l’Etat. On trouve de tout à Cuba, même des médicaments ou du carburant… avec de l’argent. Là est la vraie question : les Cubains ont-ils des revenus suffisants pour tenir ? Les pseudo-spécialistes de Cuba ont une autre rengaine : “le salaire moyen est de 10 dollars à Cuba”. Mais qui a dit que les Cubains vivaient de leur salaire ?
Non, ce n’est pas un scoop, ça dure même depuis 30 ans, les Cubains ne vivent pas de leur salaire.
Ce qui a sorti Cuba du gouffre de la Période Spéciale se sont essentiellement deux choses : le tourisme et les remesas (argent envoyé de l’étranger aux familles) ; ce ne sont certainement pas les investissements étrangers ou les accords avec le Vénézuela des années 2000 ou encore l’essai d’ouverture par Obama. Certes tous ces “feux de paille” ont joué un rôle important dans la maintenance des politiques de santé et d’éducation, et ont contribué à l’évolution économique du pays. Mais ce qui a permis aux Cubains de vivre au quotidien c’est l’argent qui entre directement dans leurs poches, ces revenus qui justement supplantent le salaire, et ce, depuis 30 ans.
Cet argent, hors salaire, pour une infime partie de la population vient des rémunérations des emplois dans les entreprises étrangères, et depuis peu, lorsqu’on travaille dans de petites entreprises privées. Mais ce qui, en majorité, apporte de l’argent directement à une grande partie de la population cubaine, ce sont le tourisme et les remesas, c'est-à-dire l’argent frais qui entre directement dans le pays. Pas d’activité économique privée sans devise et donc sans Cubains avec des revenus supplémentaires. D’une manière ou d’une autre, les revenus en espèces de ces deux activités comptent pour une large part dans l’économie cubaine d’aujourd’hui. Malgré la crise, les commerces, les marchés et les services en tout genre fonctionnent. Il y a donc encore de l’argent qui entre… mais pour combien de temps ?
Quelle est la part des revenus directs du tourisme qui est en train de disparaître, comparée à celle des remesas limitées par le blocus américain ?
Dans mon entreprise (de tourisme) ou celles de mes fournisseurs, hôteliers, restaurateurs et transporteurs, privés et étatiques ; mais aussi pour tous ses Cubains qui récupèrent à droite et à gauche, de leur famille, de leurs voisins, quelques dollars par ci par là, la source est en train de se tarir. Cette source, ce sont les visiteurs. Ils laissent l’argent nécessaire à la vie des cubains, directement ou indirectement, à travers les privés et à travers l’Etat (pourboirs). Pendant les deux années de grande ouverture au tourisme sous la présidence Obama, on en a eu la preuve : Tous les Cubains ne travaillent pas dans le tourisme et pourtant, le pays était au mieux de sa forme économique. Tout le monde en a profité.
Tous complices
Si on ferme le tourisme, on ferme une grande partie des revenus directs des Cubains. Trump assume cette stratégie. Mais les journalistes, les professionnels du tourisme, les Etats qui conseillent de ne pas venir à Cuba ont-ils conscience qu’ils jouent tous le jeu de Trump ? Savent-il qu’ils prennent part directement - plus que les Etats-Unis - à l'asphyxie du pays, qu’ils obligeront un pays entier à redevenir peut-être chasseur-cueilleur dans les campagnes cubaines ? Car les Cubains ne se rendront pas. Ils s’adapteront comme à chaque crise depuis 60 ans. Nous avons la responsabilité de ce qu’il est en train de se passer. On ne vient pas en aide à un pays avec des donations de l'ONU. Elles sont surtout pratiques pour la communication et pour se donner bonne conscience. Pour vraiment aider Cuba, il faut adopter une position de résistance (à Trump), et avoir le courage de dire NON (aux impositions extraterritoriales).
Comandancia de la Plata
Mais la résistance, c’est mal vu. Pendant la seconde guerre mondiale, la population française était de 40 millions d’habitants, 300.000 collabos et 300.000 résistants, le reste attendait que ça se passe. Etre résistant était aussi suspicieux que d’être collabo. Résistant était même “illégal” ! Aujourd’hui, à Cuba et dans les pays qui souffrent du totalitarisme venu de toute part, les informateurs des médias et les Etats imposant les règles collaborent avec les Etats-Unis. Tous peuvent se prévaloir de “bonnes intentions” ; le résultat est sans appel : tous participent à la misère de ces peuples, tous collaborent avec Trump et dans notre cas, tous facilitent la perte de Cuba.
Cubanía s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Cubanía souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues.